En ce week-end pascal, j’ai souhaité vous faire découvrir la discrète mais si belle église de Notre-Dame du Bourg emblème de la cité de Rabastens, ville Tarnaise. Inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO au titre des (célèbres) chemins de Saint-Jacques de Compostelle depuis 1998, cette église peinte de rouges vivifiants, de bleus fastueux rehaussés d’ors est un chef d’œuvre trop souvent ignoré du gothique méridional. Son histoire est complexe et lui a laissé des traces parfois malheureuses soutenues par les méfaits du temps.

Mais revenons sur ses premières temps… Ceux de créations, de lumières, comme un livre d’Heures aux enluminures précieuses. A mi-chemin entre Toulouse et Albi, du haut de son promontoire, Rabastens surplombe le Tarn et se voit pourvu d’un prieuré dans les années 1048–1072 sous l’abbatiat de Durand de Bredons, auvergnat, premier abbé clunisien de Moissac, et entouré d’une soixantaine de moines. Ce choix de Rabastens, par l’abbaye de Moissac, pour y établir un prieuré, s’explique par la richesse de la plaine du Tarn, le dynamisme de la cité, la qualité de son vignoble et l’exemption des droits de péage dont l’abbaye bénéficie pour le vin qu’elle transporte par voie des eaux.

Dans un premier temps, les Moissagais s’implantèrent dans la campagne Rabastinoise faisant du site une sorte de prieuré-ferme, incluant – peut-être car rien ne le certifie – la petite communauté ecclésiastique déjà présente en ces lieux et utilisant, certainement, une église dédiée à St Amans. Mais la présence en ces lieux furent de courtes durées et un demi-siècle plus tard, le prieuré déménage au centre de Rabastens, dans un quartier en pleine expansion nommé le Bourg Méja ou bourg moyen, hors les murs, mais non loin du castrum (le château et son enceinte).

Les Bénédictins érigèrent leur nouveau prieuré et son église contre le rempart nord-ouest de la ville. Mais, après la croisade Albigeoise dont Rabastens n’eût pas trop à souffrir même si elle comptait de nombreux cathares, il fallut pourtant démanteler les fortifications, et penser à reconstruire une nouvelle église plus grande qui, devenant paroissiale, puisse accueillir toute la population, ce qui n’était guère possible auparavant. Les moines bénédictins furent chargés de l’orthodoxie du culte et de la catéchèse.

Ainsi de l’église romane initiale du XIIe siècle, il ne reste plus, aujourd’hui, que les huit chapiteaux et les colonnes de marbres que l’on retrouve dans le portail actuel.

L’église du second tiers du XIIIe siècle fut conçue comme une vaste nef rectangulaire de 20 m de long sur 12 m de large, toute en brique comme souvent dans le gothique méridional, et voûtée sur croisée d’ogives retombant en pointe dans les angles comme son modèle la cathédrale St Etienne de Toulouse, alors, en cours d’achèvement. Au début du XIVème siècle, le prieur Bernard de Latour, recteur de l’Université de Toulouse, décida de prolonger la nef, à l’est, par un vaste chœur composé d’un travée et d’un chevet à 4 pans. Ce dernier reçut sa clef de voûte le 29 juin 1318 et fût béni par une célébrité de l’époque l’archevêque de Compostelle et légat du pape Jean XXII auprès des cours royales, Béranger de Landore. Enfin, entre 1374 et la fin du XVe siècle, cinq chapelles furent édifiées successivement entre les contreforts de la nef. L’ensemble de ces travaux s’acheva en 1491 et l’édifice avait l’aspect que nous lui connaissons aujourd’hui et que j’ai découvert lors de ma promenade Tarnaise.

Mais les guerres de religion survinrent et avec elles, des pages sombres à vivre pour Notre-Dame du bourg. Dès 1536, on soupçonna le recteur de posséder un livre luthérien, les troupes catholiques et protestantes se succédèrent et leur passage, réitéré à plusieurs reprises, abîma les lieux. L’église fût, à nouveau, saccagée par les huguenots menés par François Delherm en 1561-62, son mobilier et ses statues détruits, l’orfèvrerie et les ornements pillés et la toiture laissée à l’abandon.

Le retour des catholiques ouvrait la période des restaurations…bien malheureuses puisque l’on ordonna de badigeonner de blanc de chaux les somptueux murs peints ainsi que les voûtes faisant disparaître l’une des grandes richesses de cette église sous volonté de purifier les lieux des outrages éprouvés. Tout au long des XVIIe et XVIIIe siècles, de nouveaux badigeons furent régulièrement appliqués, ainsi disparurent la grande parure de Notre-Dame du Bourg. Au chapitre des heures douloureuses, on peut y ajouter l’utilisation du clocher comme tour de guet !… En 1607, on découvrit que les soldats y brûlaient de la volige faisant partie intégrante de la charpente et des poutres pour se chauffer, occasionnant de ce fait des fuites dans la toiture.

Les conflits dont la ravissante église fût le siège se poursuivirent, ensuite, entre les Bénédictins et les Jésuites. Les premiers, évincés des lieux par le pape Grégoire XIII au profit des Jésuites, se rebellèrent. Leurs réclamations, revendications, les répons des Jésuites tentant de faire respecter la bulle des papes successifs à l’endroit de cette éviction volontaire nous menèrent jusqu’en 1611 où une transaction officielle tenta de normaliser les relations entre les deux ordres et de clarifier les droits et devoirs de chacun. Que de houle…

Soucieux de s’attirer l’adhésion de leurs nouveaux fidèles, les Jésuites entamèrent une remise en état de la toiture et des verrières, et par la même occasion, réalisèrent une mise en conformité du site avec les dispositions du concile de Trente. Tout au long du XVIIe siècle, les embellissements se poursuivirent avec l’installation de tapisseries, de tableaux, de chandeliers, et de divers ornements liturgiques ainsi que l’arrivée d’un nouvel orgue. Les vitraux ne furent pas oubliés non plus que le clocher et ses cloches. En 1700, un grand retable baroque prit sa place dans le chœur. Le XVIIIe ne fit qu’entretenir les lieux avec notamment la pause de ces différentes couches de badigeons, et supporter d’autres conflits d’intérêts jusqu’à la dissolution de l’Ordre des Jésuites en 1764 par Louis XV.

Les épreuves ne s’arrêtent pas là et quelques temps plus tard, la Révolution française éclatant, initiait une nouvelle phase de destructions et de pillages de nombreux édifices religieux dont l’église de Rabastens. En son sein, les prêtres réfractaires s’opposèrent, bien évidemment, au curé constitutionnel et officiel. En 1792, la convention nationale prescrivit la cessation du culte catholique et l’abdication des prêtres. L’église, dépouillée de son mobilier, des cloches, du maître-autel, de son trésor de reliquaires et d’orfèvreries envoyé à la fonte à Gaillac en 1793, se transforma en temple de l’Être suprême. Néanmoins dès la chute de Robespierre, le culte de la Raison étant peu en faveur dans les élans du peuple, celui-ci demanda le rétablissement de la pratique catholique. Ainsi, dans le mouvement de restitution d’un certain nombres d’églises, en France, Notre-Dame-du-Bourg retrouva sa fonction d’avant la chute de la monarchie.

Pourtant les mésaventures ne cessèrent pas avant 1803 quand l’église et son prieuré furent enfin remis à la municipalité qui décida immédiatement d’y effectuer des travaux incontournables et nécessaires. Mais ces derniers se firent bien lentement avec au passage une nouvelle couche de badigeon – jaune cette fois !-. Il est émouvant d’imaginer que durant plus de deux siècles, le visiteur, le prieur, le fidèle ignorèrent les beautés cachées sur les murs… et que là, moi, vous, nous, aujourd’hui, pouvons contempler ces merveilles… Quelle chance!

C’est à la faveur de l’acceptation d’un projet de peinture murale imaginée par l’artiste Joseph Engalière que l’on découvrit, enfin, les décors anciens sous les couches de badigeons. Dès lors, elles furent restituées ou repeintes en fonction de leur état par Engalière et son atelier de 1860 à 1862. On retrouvait notamment dans le chœur et ses chapelles, ce rouge et ce bleu jubilatoires, superbes, denses évoquant les splendeurs des miniatures du XIVe siècle. Dans la nef, les couleurs sont plus effacées, plus douces moins franches et pourtant j’aime ces ors qui couronnent les fronts et les chevelures des figures représentées.

Classée Monument historique en 1899, l’édifice retrouva petit à petit ses grâces, recevant des vitraux, un nouvel orgue, voyant revenir ses anciens retables, statues et ornements liturgiques. En 1998, l’église rejoignit les 64 monuments qui constituent le bien culturel en série appelé « Chemins de Saint-Jacques de Compostelle en France ». Aujourd’hui, la municipalité ne cesse d’agir positivement pour entretenir cet édifice méconnu et pourtant admirable, maintenir et poursuivre l’œuvre de réhabilitation et de sauvegarde de ces peintures murales exceptionnelles. Le Temps œuvre en coulisses et à l’avant de la scène, les œuvres se dégradent… Qui, traversant Rabastens, s’arrête sur la petite route qui mène vers Toulouse, regarde sur sa droite, la discrète enluminée, et se faisant s’accorde quelques instants d’émerveillement en poussant le lourd portail en bois… ?

Mon Carnet de Notes

Eglise Notre-Dame-du-Bourg – 12 rue du Pont del Pa, 81800 Rabastens Tel : 05 63 33 80 03 – rabastens-notredamedubourg.fr

A lire

Les grandes heures de Notre-Dame-du-Bourg de Rabastens de Pierre Funk. Le livre a été édité par la mairie de Rabastens.

Ce reportage a été réalisé grâce à Tarn Tourisme. Je remercie tout particulièrement Christian Rivière.

(Je vous souhaite de lumineuses fêtes de Pâques et vous retrouverai le 17 avril… pour découvrir l’élégant et beau Musée barrois, en Meuse.)

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