Au sud de Montsoreau, l’Abbaye Royale de Fontevraud fondée au début du XIIe siècle, transformée en partie sous l’Ancien Régime avant de devenir une prison d’état sous Napoléon, est, aujourd’hui, la plus vaste cité monastique d’Europe conservée en l’état. Je m’y suis longuement arrêtée tant son histoire est fascinante, les lieux magnifiques et l’Art omniprésent.

Pour parler de Fontevraud, il faut évoquer Aliénor d’Aquitaine. Quelle femme ! Cette reine exceptionnelle connut l’art roman dans sa splendeur et la naissance de l’art gothique, vit s’épanouir la chevalerie et l’art de la fin amor des troubadours, assista aux débuts de la littérature romanesque avec notamment les œuvres de Chrétien de Troyes et la création de la légende mythique de Tristan et Iseult. Reine de France puis d’Angleterre, visionnaire et stratège politique, elle négocia, traita, et arma ses fils pour conserver le trône d’Angleterre et fût capable d’administrer non seulement son duché mais aussi tout un royaume en prévoyant notamment l’importance qu’allaient prendre la bourgeoisie des villes dès le XIIIe siècle. Pour son fils préféré, Richard Cœur de Lion, elle assura une régence, contrôla des rébellions. Dans cette vie trépidante et magnifiquement intelligente, elle entretint des rapports très étroits avec Fontevraud, s’y réfugia bien souvent pour diriger les affaires du royaume ou s’y reposer. Elle y mourut en 1204 et y est inhumée. Son gisant tout en polychromie, juste à côté de celui de ce fils tant aimé et de son époux Henri II Plantagenêt, est d’une beauté incontournable ! Nous la voyons avec un livre ouvert, probablement un psautier, qui rappelle qu’elle fut l’amie des Poètes et des Troubadours.

L’Abbaye Royale de Fontevraud est une parfaite illustration du pouvoir de la femme – pouvoir absolument nouveau dans l’histoire – s’épanouissant entre les XIe et XIIe siècles et durant jusqu’à la fin du XIIIe siècle. Je n’y croise pas seulement le fantôme et le gisant d’Aliénor et mais aussi les trente-six autres abbesses, qui se succèdent de 1115 à 1792 telles Pétronille de Chemillé jeune abbesse nommée à l’âge de vingt-deux ans ou encore Mathilde d’Anjou, veuve à quatorze ans, la amita mea, – ma tante – d’Aliénor. L’ordre de Fontevraud est probablement un des plus beaux résumés de ce que signifie dans la société féodale : la vie courtoise.

Fondé par Robert d’Arbrissel en 1101, l’ordre de Fontevraud est un ordre double comportant 800 moines et moniales, habitant quatre prieurés et monastères (trois subsistent aujourd’hui) au sein desquels se pose l’église abbatiale longue de 90m sur 16 mètres de large et 40 m pour le transept

Cette église, pourvue d’une haute et vaste nef surmontée de coupoles avec de grandes arcades lumineuses, est empreinte d’une certaine austérité non dénuée de noblesse. Elle est le seul lieu où les moines et moniales se retrouvaient pour la prière, les offices liturgiques et pour y mourir.

L’une des particularités de l’ordre de Fontevraud tient dans le fait que c’est une abbesse qui, toujours, est à la tête des quatre monastères. Ce choix inviolable fût une décision prise par le fondateur de l’ordre. Le magistère était dévolu à une abbesse, de surcroît non vierge et veuve ayant eu une expérience de mariage. De façon assez intelligente ce bon Robert d’Arbrissel entendait la direction, ce que nous appellerions aujourd’hui le management des moines, comme celui de l’apôtre Jean a qui le Christ confia sa mère en lui disant « Voici ta mère. ».

La deuxième particularité des lieux tient à l’immensité de son architecture et notamment à ses cuisines, édifice roman à plan octogonal d’inspiration byzantine avec une toiture en « écailles de poisson ». Dans cet étrange et bel espace, construit en pierre par crainte du feu, on fumait le poisson pêché dans la Loire proche. A l’extérieur, les jardins sont particulièrement beaux. Symboles de bonheur, reflets du paradis, remparts contre la rudesse du monde, ils étaient un lieu d’oubli et de repos, l’hortus conclusus ou jardin clos dont l’iconographie médiévale et sa symbolique s’empareront bien longtemps et de belle façon.

Pendant sept siècles, l’abbaye entretient la flamme d’une vie religieuse authentique. Mais en 1804, Napoléon transforme l’Abbaye Royale en prison et une page bien sombre de son histoire commence qui durera jusqu’en 1963. La cité pénitentiaire prévue pour mille détenus en accueillera jusqu’au double… Jean Genêt en fera le théâtre de son livre « Miracle de la rose », véritable chef d’œuvre.

Aujourd’hui, Fontevraud poursuit son histoire par l’engagement de chantiers de restaurations uniques en Europe. Ouverte au public depuis 1985 et s’inscrivant dans une démarche durable, l’Abbaye possède depuis 2013 son propre pôle énergétique divisant par deux sa consommation d’énergie et par dix ses rejets de gaz à effet de serre. Cité contemporaine et sensible pourvue de quatorze hectares de paix, elle se dédie à l’Histoire et à l’Art (arts visuels, cinéma d’animation, conférences, concerts, enregistrements, spectacles, résidences d’artistes…).

Il est ainsi possible d’admirer des œuvres temporaires ou bien pérennes comme la sublime installation « Mort en été » de l’artiste plasticien français Claude Levêque. Réalisée en 2012, dans le grand  dortoir de l’abbaye, l’œuvre immense (4750 x 510 x 1210cm) est constituée de néons rouges suspendus, de lampes rouges, de filtres rouges et de barques de Loire noires. L’ensemble est accompagné d’une diffusion sonore de tintements cristallins. Evocation évidente du sommeil qui emmène au pays des songes. Je n’ai pu m’empêcher de penser à la traversée du Styx. Dans cette création somptueuse se rencontre en une communion admirable, la mémoire des moines, des moniales, des prisonniers dormant chacun d’un sommeil particulier, le souvenir des trépas innombrables et peut-être édifiants que les lieux connurent, et le flot sauvage, doux et noble de la Loire.

(à suivre… Prochain reportage : Au fil de la Loire… le 19 septembre)

MON CARNET DE NOTES

Que voir

L’abbaye, bien sûr !. Ses jardins, son église, la crypte, le cloître, la salle capitulaire, la salle du Trésor, le réfectoire, le dortoir, la chapelle Saint –Benoît, l’iBar etc. Une demi journée n’est pas de trop pour admirer, savourer, s’imprégner… – Abbaye Royale de Fontevraud, 49590 Fontevraud-l’Abbaye. Ouverte toute l’année 7j/7j sauf le 1er janvier et le 25 décembre. De 9h30 à 18h de novembre à mars et de 9h30 à 19h d’avril à octobre. www.fontevraud.fr

Les œuvres des lauréats des résidences de création dont « Mort en Eté » de Claude Lévêque et d’autres créations temporaires.

L’exposition « Vitraux d’artistes » qui retrace l’histoire des grandes commandes publiques de vitraux et le processus créatif des artistes accompagnés des maîtres verriers. – Jusqu’au 1er novembre 2020. A noter le 31 octobre en particulier pour une rencontre avec les artistes

Où dormir

Dans le prieuré Saint Lazare jadis dédié au repos des religieuses, Fontevraud-l’Hôtel renouvelle la tradition d’hospitalité des lieux et abrite un hôtel 4 étoiles de 54 chambres. Ayant vue sur le jardin, chaque chambre au design épuré offrant la part belle au bois et au lin brut est un monde de silence et de sérénité tout en étant équipée d’une télévision et d’un IPad ainsi que d’une connexion wifi gratuite et illimitée. www.fontevraud.fr/hotel/fontevraud-l-hotel/

Où déjeuner, dîner…

Au bar à vin dans la salle voûtée du XVeme siècle ou dans le restaurant jouxtant l’hôtel. Le lieu somptueux est accessible aux personnes à mobilité réduite. Le chef Thibaut Ruggeri (une étoile au Michelin et Bocuse d’or) travaille dans l’idée d’une gastronomie dite durable signifiant que sa démarche culinaire toute en étant contemporaine et sensorielle respecte l’environnement. Le concept de « Terre nourricière » est au cœur de sa cuisine approvisionnée par le potager de l’Abbaye. Son menu unique « Lune » change à chaque nouveau cycle de lune. Fontevraud Le Restaurant 38 rue Saint Jean de L’Habit, Le Prieuré Saint-Lazare, 49590 Fontevraud-l’Abbaye www.fontevraud.fr/les-restaurants/fontevraud-le-restaurant/

A écouter

Assister au spectacle de sortie de résidence du collectif La Boutique autour de leur spectacle « Butterfly : l’Envol. – le 10 septembre à 17 h à l’Abbaye Royale de Fontevraud, 49590 Fontevraud-l’Abbaye.

Le livre d’Aliénor / D’Aliénor d’Aquitaine à Aliénor de Bretagne – Ensemble DA CAELIS. Bayard musique. Ce magnifique enregistrement réalisé dans l’Abbaye Royale de Fontevraud propose un voyage vocal entre création contemporaine de Philippe Hersant et polyphonies inspirées par le Graduel d’Aliénor de Bretagne (descendante d’Aliénor d’Aquitaine et16ème abbesse de Fontevraud), un poème de Guillaume d’Aquitaine (premier prince troubadour et ancêtre des deux Aliénor) et le livre de pierre entre les mains du gisant de la reine à Fontevraud.

A lire

Aliénor d’Aquitaine de Régine Pernoud. Ed Livre de Poche. Un livre passionnant sur cette femme exceptionnelle.

La femme au temps des cathédrales de Régine Pernoud. Ed  Livre de Poche. Où l’on retrouve une belle partie sur l’Abbaye Royale de Fontevraud.

Miracle de la rose de Jean Genêt. Ed Gallimard/Folio. Semi-autobiographie dans laquelle Genêt évoque de vrais-faux souvenirs d’incarcération dans la Maison Centrale de Fontevraud.

A découvrir juste avant de reprendre le cours de la Loire

La savonnerie Martin de Candre – domaine de Mestré – 49590 Fontevraud L’Abbaye – Tel 02 41 51 75 87 – contact@martindecandre.comwww.savonnerie-martin-de-candre.com Ses savons réalisés dans la pure tradition artisanale de la savonnerie avec notamment son fameux savon à raser particulièrement réputé, son musée du savon et sa drôle de collection de publicités anciennes pour le savon bien évidemment…

Ce reportage a été réalisé grâce à Anjou Tourisme www.anjou-tourisme.com.

Les mesures sanitaires actuelles modifiant beaucoup la fluidité des accueils du public, je vous recommande vivement de regarder sur les sites et de vérifier les horaires pour chacun des lieux avant de vous y rendre.

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