Pour un journaliste parler de Venise est une gageure, une avenue trop éclairée pavée d’écueils quasiment inévitables. Le geste artistique rend-il la démarche plus légitime ? Me faufilant entre les deux, j’ose m’aventurer franchissant les ponte, traversant les calle, empruntant les sotoportego sans aucune intention autre que de vous offrir quelques minutes de poésie, de rêveries, de surprises peut-être, dans le cadre somptueux qu’est Venise la rouge comme l’appelait ma chère George Sand. A ce rouge, j’y ajoute pour ma part, l’or…et puis le vert aussi.

Rouge et or, Venise l’était lorsque je passais près du ponte del Cristo tout au sud de Cannagerio, ce quartier que j’aime. Dans ce matin de brume hivernale si parfaitement seyante à cette ville trop belle, le classique étendard vénitien voletait, un lion or, celui de St Marc, sur son fond rouge, en arrière plan, un palais rongé, abimé, patiné par l’humidité et le temps comme tout, ici, en contrebas l’eau verte de Venise, l’eau des marécages, l’eau du Mystère de Venise, de son charme puissant et irrésistible à l’égal d’une créature féérique ou d’une déesse…Vénus, toujours, probablement…

Une gondole passa. Sa mince silhouette noire et lunaire fusionnée à l’image que l’on a de Venise me rappela cette légende que je venais, tout juste, de découvrir…

Dans les profondeurs de la lagune, on raconte que vit un dragon mais peut-être est-ce un crocodile, toujours est-il que cet animal monstrueux ne craint qu’une personne : le gondolier qui, avec sa rame, est une menace pour ce dragon.

Le mot gondolier venant de gundu proche d’un dialecte allemand guntu signifiant guerrier transforma, un instant, le gondolier – qui me proposait des promenades hors de prix – en héros tel un St Georges au Pays de St Marc pourfendant le monstre qui, lorsqu’il se met en colère, par son souffle produit un épais brouillard, comme ce matin-là, enveloppant la lagune, la ville, ses murs, ce ponte del Cristo, son rouge et ses ors d’une fascinante beauté.

Dans San Polo, un quartier où les ruelles sont encore plus étroitement enlacées les unes entre elles et où le bonheur de se perdre est inévitable, non loin du campo Sant’Aponal, l’entrée du sottoportego de la Madonna protège un petit profil taillé en médaillon et entouré d’une inscription à caractères romains gravés dans le bois. Ces inscriptions néo-templières rappellent la nuit où, dit-on, le pape Alexandre III, venant signer un traité de paix avec l’empereur Frédéric Barberousse et se méfiant de son futur allié, préféra s’allonger dans cet endroit même à l’abri des regards indiscrets. D’autres sources disent qu’il aurait dormi dans une maison située à l’emplacement actuel de la demeure se situant juste à la gauche du sottoportego. Cette Casa della Madonna appartenait aux Templiers qui formaient la garde rapprochée du pape. On dit aussi qu’en souvenir de cet épisode, l’indulgence perpétuelle est accordée à qui récite ici un Notre Père et un Ave Maria… Pour qui sera tenté, car j’avoue que si j’ai touché le cœur rouge de l’histoire d’amour de Mélusine et de son pêcheur ( https://lesvoyagesdeberengere.com/venise-a-contre-flots-en-secret-en-mystere-1/6k7f6u2bd/venise/ ), j’ai vilainement oublié de dire mes patenôtres et sans excuse valable…

En revenant par le pont du Rialto dans San Marco, je pris immédiatement sur ma droite et longeais le grand canal jusqu’au Palais Loredan près de la Riva del Carbon. Arrivée devant ce palais, j’auscultais attentivement et discrètement ses colonnes à partir de la gauche et finis par trouver le graffiti de l’homme à la pipe presque fondu dans la pierre. Ce dessin évoque la légende du sacrifice de Biagio le pêcheur.

Biagio, un ancien pêcheur, restait souvent devant le palais Loredan à gagner quelques monnaies en rendant différents services aux habitants du quartier. Il passait aussi de longs moments à fumer sa pipe près du grand canal. Un soir, l’eau devint toute rouge sous le sillage d’une gondole dans laquelle était deux fillettes. Les flots s’ouvrirent, un instant, la gondole resta suspendue dans les airs et le gondolier qui, cette fois-ci, fit mentir la vaillance (certes symbolique mais tout de même…) de son état, se sauva à la nage à toute vitesse. Car, deux bras énormes, noirs, munis de mains griffues, une tête monstrueuse ornée de deux cornes, en un mot, Satan en personne surgissait du grand canal! Il arracha les fillettes de la gondole et s’apprêtait à disparaître avec son butin. Mais Biagio, par réflexe, lança sa pipe dans les eaux et cria à Satan de le prendre en échange des deux fillettes de la famille Gradenigo et dont le père, se mêlant malencontreusement de magie, avait ainsi permis que le diable pris possession de ses enfants. Satan répondit au généreux pêcheur qu’il libèrerait les petites filles à la condition que Biagio entourerait le monde entier de ses bras. A l’instant, les bras de Biagio se détachèrent de son corps et sans aucune douleur s’envolèrent, portés par des chérubins, étreindre le monde. Le diable, hébété, libéra les fillettes et repartit bredouille car Dieu ne permit même pas qu’il embarquât le bon Biagio !

Non loin dans la corte del Teatro, une curieuse tête de vieille femme, en marbre, est accroché à mi-hauteur du mur d’une maison. Elle est à l’origine d’une drôle d’histoire qui expliquerait la création de l’enseigne de la pharmacie La Vecchia dont ce mur, soutenant la sculpture, serait l’arrière.

Il était donc une fois, une vieille dame de la paroisse de S. Paternian, bien avare, et cachant son argent dans la doublure d’une redingote toute élimée remisée tout exprès dans le grenier. Mais un jour, son fils Vincenzo Quadrio, d’un naturel aussi généreux que sa mère était pingre, donna ce vieux manteau à un pauvre du quartier. Quelques temps plus tard, quand la maman, voulant ajouter de l’argent à sa cagnotte, ne trouva plus la redingote, elle n’eût de cesse de convaincre son fils d’aller récupérer ce manteau en lui expliquant qu’il hériterait un jour de tout ce qu’il contenait. Le fils, bon enfant, sans demander plus de renseignements, partit à la recherche du pauvre, se déguisant lui-même en mendiant pour se faciliter la tâche. Bien lui en pris, car, ainsi, il retrouva le pauvre à qui il proposa d’échanger l’épais manteau qu’il portait contre la vieille redingote élimée peu apte à protéger du grand froid humide qui recouvrait la ville. Le temps passa, avec l’héritage de ce manteau, Vincenzo ouvrit une florissante pharmacie, à l’arrière de laquelle il fit réaliser une sculpture en hommage à sa mère et dont nous ne voyons plus aujourd’hui que la tête…

Cette promenade à contre-flots me ramenait lentement au cœur de San Marco devant la basilique où les trois mâts de pavillon juste devant le monument portent les drapeaux de Venise, de l’Italie et de l’Europe. Mais cela ne fut pas toujours le cas. Jusqu’au début du XIXe siècle, ces mâts symbolisèrent Chypre, Candie (la Crète) et la Morée (le Péloponnèse). Les drapeaux de ces trois royaumes conquis par les Doges au cours de l’histoire en ornaient le sommet.

Chypre fût vénitienne de 1489 à 1571 par le mariage de la vénitienne Catherine Cornaro avec Jacques II de Lusignan, roi de Chypre et descendant de la mythique fée Mélusine par ses ancêtres Poitevins. Le contrat de mariage précisait que l’île de Chypre reviendrait à l’épousée à la mort de Jacques II. A priori, dès que l’héritier de ce dernier poussa son premier cri, les Vénitiens s’empressèrent d’empoisonner le papa… De son côté, Candie, nom donné indifféremment à la ville principale et à l’île de Candie, fut sous domination vénitienne de 1204 à 1648. Quant au Péloponnèse, anciennement Morée, il fut adopté par les croisés à partir du XIIe siècle. Il fallu attendre 1715 pour que les ottomans reprissent la jouissance de la Morée et des dernières possessions de Venise en Crète ex-Candie.  Pourtant, à l’aube du XIXe siècle, les trois mâts symbolisaient toujours ces anciennes conquêtes vénitiennes. L’ère napoléonienne battait son plein, un amalgame – tout à fait compréhensible – fût fait et les mâts se retrouvèrent un bref instant le symbole de la tyrannie. On en demanda la destruction, de longs débats eurent lieu à l’issu desquels ils devinrent officiellement les emblèmes de la Liberté, de la Vertu et de l’Egalité.

Et pendant que je rêvais à la subtilité des symboles, à leur poétique, à la nécessité des légendes, doucement le soir est tombé. Avec lui, un nuage de poudre rose a fait chatoyer les ors de la ville, bleuir ses façades. Sans y paraître, de ce divin coup de houpette, Venise est devenue la Sérénissime. Je compris, alors, pourquoi elle fût reine parmi les reines pendant des siècles.

Mon Carnet de Notes

A chercher…

Le haut-relief du Pape endormi – Sottoportego della Madonna – San Polo

Le graffiti de l’homme à la pipe – deuxième colonne du palazzo Loredan – Riva del Carbon – San Marco

La tête de la vieille femme – Corte del Teatro – San Luca – San Marco

Les trois mâts devant la basilique San Marco – Piazza San Marco

A lire

Venise insolite et secrète de Tomas Jonglez et Paola Zoffoli editions JonGlez. Je n’ai guère eu le temps ni l’envie, je le reconnais, de lire tous les guides concernant Venise, mais celui-ci a de remarquable qu’il permet de découvrir vraiment différemment cette ville trop dite, trop vue et finalement de céder à la puissance de sa séduction, même si on ne le veut pas. Venise est une Vénus, n’est-ce-pas ?…

En plus d’un guide de voyage, il est toujours bon, de partir avec quelques ouvrages choisis pour accompagner la découverte voire accentuer le ravissement de certains instants. Mon choix est très loin d’être exhaustif mais il vous dit ce qui était dans mes poches, en toute simplicité, lorsque je me rendis à Venise.

Le goût de Venise ed Mercure de France. Ces recueils de textes de différents auteurs sont toujours un bonheur à lire peu importe la thématique. Tout est parfaitement bien pensé et senti de cette collection du Petit Mercure, ce goût de Venise ne déroge pas et de surcroît se glisse, vraiment, de part son format, dans la poche. Impossible de s’en priver, il est le plaisir assuré de se poser dans une osteria ou une trattoria et au moment du café, d’en lire quelques pages.

Esquisses vénitiennes de Henri de Régnier. Editions Complexe. Avant, pendant, après, j’ai lu et relu cet ouvrage empreint d’une grande délicatesse, une certaine forme de nostalgie et une parfaite élégance. Il imprimait à la ville un rythme qui, s’il n’était pas le mien, m’accompagnait comme un ami.

Je remercie Serge Davoudian pour le soutien logistique qu’il a apporté à mon séjour vénitien ainsi que Lolly Paola Mildonian pour la gentillesse et la générosité avec laquelle elle m’a racontée les merveilles cachées de sa ville tant aimée.

Vous aimez mon travail ? Permettez-moi de vous prévenir des prochaines parutions.