En cette période exceptionnelle au sens littéral du terme, angoissante, étrange, bouleversante aussi, que nous vivons tous où que nous soyons sur la planète, j’ai pris la décision de poursuivre la publication de mes reportages toutes les deux semaines. Il m’a semblé important de continuer de vous apporter beautés, rêves, douceurs, découvertes, d’une certaine façon, valeurs encore plus nécessaires en ce confinement, et pour demain, que dans nos vies « d’avant ».

Aujourd’hui, je vous emmène à nouveau, dans l’Orne, à Argentan pour visiter cette fois, le musée Fernand Léger-André Mare sis dans la maison d’enfance de Fernand Léger et issu d’un projet de réhabilitation mené par la ville. Ce musée moderne et dynamique, ouvert depuis le 6 juillet 2019, emprunte son architecture intérieure aux Constructeurs, œuvre majeure de Fernand Léger et me plonge dès le premier étage dans l’univers avant-gardiste de l’artiste.

Grâce à de nombreux outils numériques mais aussi à la présentation d’œuvres en réelles qui amènent une grande sensibilité à l’ensemble, il se propose de rendre hommage non seulement au très célèbre Fernand Léger mais aussi à son ami d’enfance, moins connu mais tout aussi doué, l’artiste André Mare et m’a permis de découvrir ce qui lia d’amitié les deux enfants, leurs influences et émulations mutuelles mais aussi ce qui créa l’éloignement entre les deux hommes devenus adultes.

Très didactique, le parcours de visite composé de sept espaces d’expositions suit un axe chronologique et thématique qui donne accès à la fois à des œuvres de jeunesse, des lithographies, des objets d’art décoratif mais aussi à des œuvres picturales dont certaines n’ont encore jamais été exposées. Au moment de mon reportage en novembre dernier, devant l’entrée de la maison, le jardin n’était pas dans ses plus jolis atours mais je gage qu’avec le printemps, il doit être charmant. Il a été reconstitué pour être le plus fidèle possible au tableau post-impressionniste de Fernand Léger Le Jardin de ma mère. Cette maison fut louée par la mère de l’artiste de 1884, au moment où son époux décéda, jusqu’à sa propre mort en 1922. Elle y a donc vécu près de 38 années et son fils y passa son enfance et une partie de son adolescence.

Après ce petit jardin, dès la porte franchie, je pénètre dans l’espace présentant la jeunesse de Fernand Léger (né en 1881) et de son ami André Mare (né en 1885) qui se rencontrent autour du polo à bicyclette. Si le cirque fascine le jeune Fernand, André est passionné d’équitation. Durant les années 1890-1896, les deux adolescents, avec un troisième enfant nommé Henri Viel, créent des liens d’amitié nourris par leur passion commune pour le dessin et tout particulièrement pour la peinture d’avant-garde.

Ils sont élèves au collège de Mézeray de la ville et reçoivent l’enseignement de Just Michelli professeur de dessin. Consacrant la plus grande partie de leur temps au dessin et à la caricature comme je le découvre dans cette première pièce, ils créent ce qu’ils appellent “l’Ecole d’Argentan” et organisent quelques expositions jugées scandaleuses. Une table numérique permet aussi de se promener dans l’Argentan du XIXe siècle et de rendre ainsi plus tangible leurs rapports à la ville.

Au premier étage, un deuxième espace présente leurs tâtonnements respectifs dans le domaine artistique, à leur arrivée à Paris. André rejoignant Fernand en 1903, ils occupent un atelier en commun, le premier intègre les Arts Décoratifs, le second, refusé à l’Ecole des Beaux-arts, suit les cours des ateliers de Jean-Léon Gérôme puis de Gabriel Ferrier et fréquente l’atelier Julian. Ils s’essayent chacun à plusieurs styles, du post-impressionnisme au fauvisme, pour aboutir au cubisme.

L’espace suivant qui se déroule ou, devrais-je dire, s’enroule autour d’une vitrine, est un hommage au merveilleux travail d’André Mare. L’artiste m’étant inconnu avant ma visite dans ce musée, la découverte de son talent, de l’élégance sobre de son travail dans le domaine des Arts Décoratifs m’a profondément intéressée. Son art s’inspire de motifs ancestraux de sa Normandie natale. Il travaille l’ébène, le marbre, privilégie des couleurs franches et une ligne épurée. Il réalise notamment toute la décoration d’intérieur, des meubles aux poignets de porte, du paquebot l’« Île de France ». Son talent s’exerce tant sur la reliure de livres, le papier peint que sur la vaisselle, le mobilier, les tapis. Il est révélé au grand public par la Maison Cubiste et crée avec Louis Süe : la Compagnie des Arts français.

Le second étage, présente, de mon point de vue, l’un des espaces de ce musée les plus émouvants. Il est consacré à la Grande Guerre et l’influence déterminante qu’elle engendre chez l’un comme chez l’autre artiste. Fernand, mobilisé le 2 août 1914, a des mots terribles : « Il n’y a pas plus cubiste qu’une guerre comme celle-là qui te divise plus ou moins proprement un bonhomme en plusieurs morceaux et qui l’envoie aux quatre points cardinaux. » Au front, son activité artistique se réduit à dessiner sur des couvercles de boîtes de munitions, sur des cartes d’état major ou du papier à lettre. A partir de cette guerre, il continuera définitivement dans la voie du cubisme. Blessé, il est réformé à la fin de l’année 1917.

Pendant ce temps, son ami mobilisé le même jour que lui, est, à maintes reprises, affecté à la section de camouflage en tant que spécialiste de la création « d’arbres observatoires ». Pendant toute la durée du conflit, André Mare réalise de bouleversants Carnets de Guerre dans lesquels il mêle notes, dessins, croquis, photos qu’il réalise avec un petit appareil, envoyant les pellicules à développer à sa femme.

Je me suis posée un long moment devant ce magnifique travail humain, intime et talentueux. Pour André, le cubisme est une expression de la guerre, de son horreur, de la souffrance qu’elle génère. Au sortir du conflit, contrairement à Fernand, il rejette ce courant qu’il affectionnait pourtant. Il rentre assoiffé de vivre, non pour s’amuser, mais, pour continuer à créer.

Dans le musée, sous les combles, le cinquième espace aborde la richesse des nombreuses expériences artistiques que vont vivre Fernand comme André, tout particulièrement autour du spectacle et de la littérature avec notamment le génial Ballet mécanique que Léger réalise avec Dudley Murphy et Man Ray, premier film sans scénario dans lequel Kiki de Montparnasse muse et compagne de Man Ray apparaît dans toute sa poétique beauté.

Leur choix respectif, leur vie à chacun, vont peu à peu créer un éloignement entre les deux artistes.

A partir de 1928, André Mare se consacre exclusivement à la peinture abordant notamment  des thématiques proches de ses racines (les chevaux, les paysages…) ou de sa famille (le portrait de son fils est merveilleux de sensibilité). Il décède prématurément en 1932 à l’âge de 48 ans.

Fernand Léger, de son côté, veut rendre l’art accessible et c’est cette dernière thématique qu’abordent les deux derniers espaces. Présentant une fin de carrière pour Léger extrêmement dense, voyageant de part et d’autre de l’Atlantique, évoquant son attachement et ses liens à sa terre natale, la belle ornaise…

MON CARNET DE NOTES

Musée Léger-Mare – 6 rue de l’Hôtel de Ville – 61 200 Argentan Tel : 02 33 16 55 97 musee-leger-mare@argentan.fr www.musee-fernand-leger-andre-mare.fr/

Horaires : En juillet et août du mardi au samedi : 10h-12h30/13h30-18 et dimanche 13h30 – 18h. De septembre à novembre du mardi au dimanche : 13h30 – 18h.

Si vous passez la journée à Argentan dans le souhait de visiter la Maison des Dentelles dont je vous ai parlé dans mon précédent reportage et le musée Léger-Mare, je vous recommande de déjeuner non loin de ce dernier lieu à La Table de Fernand. Le restaurateur, adorant les œuvres de Fernand Léger, a entièrement pensé la décoration de sa salle en rapport avec l’œuvre du peintre. Dans ces tableaux-hommages réalisés par des artistes argentanais se cachent parfois des secrets. En cuisine, les assiettes imaginées par Domingo Jérémy, formé à La Renaissance à Argentan, sont travaillées autour des couleurs amenant le geste du coup de pinceau comme une signature. La formule du midi est à 17 euros avec des produits 100% normands et privilégiant les producteurs du coin. La Table de Fernand – 7 rue Aristide Briand – 61200 Argentan – Tel 09 81 78 51 51 – www.latabledefernand.fr

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