En ce XIXe siècle de 1850, voyager est chic ! La création de la ligne de train Paris-Limoges fût l’autre raison plus prosaïque mais tout aussi efficace de l’engouement soudain qui saisit les touristes et les artistes pour la vallée creusoise à l’ardente beauté. Gargilesse, Crozant et Fresselines n’étaient plus à trois jours de Paris mais à quelques heures !

Ci-dessus : Lumière d’un matin de mai, 1994 (détail). Huile sur toile de Gaston Thiéry

Des peintres voyageurs arrivèrent en quantité et sur un siècle, ils furent plus de 400. Hors de l’espace rassurant de leur atelier ces pleinairistes subissaient les changements de lumière, les aléas climatiques, trop de pluie, pas assez de soleil, trop de vent, plus de nuages… L’acte de peindre sur le motif oblige à travailler vite et invite donc à étudier attentivement son costume de travail (pour ne pas mourir de froid- ce qui, d’une certaine façon, arriva à Cézanne ! – et se faufiler entre les branches sans s’y accrocher ) et évidemment à constituer une palette et un matériel intelligent pour travailler efficacement. Tous ces conseils sont largement prodigués dans l’excellent ouvrage, paru en 1917, du peintre Ernest Hareux alors que le post-impressionnisme avec ses différents courants est bien arrivé dans la vallée de la Creuse.

Sortant de son auberge avant l’aube, vers 3-4 heures du matin, quand les demi-teintes harmonisent le paysage, l’artiste faisait rarement plus d’une heure de marche pour trouver son motif, se poser et dessiner ou peindre. Il travaillait ainsi toute la journée, pique-niquant parfois à l’heure de midi comme je le fis à la Celle-Dunoise, pittoresque et parfait village avec son joli pont gothique, ou bien retournant à son auberge pour déjeuner.

Le grand Monet, lui-même, vécut une expérience creusoise remarquable. Sur les conseils de son ami critique d’art Gustave Geffroy, il arriva à Fresselines en mars 1889 avec en tête le projet d’une exposition conjointe avec Rodin : Il veut être le premier impressionniste d’envergure à capter la vérité de la Creuse… Celle-ci lui donna plus que matière ! Il y resta jusqu’à la mi-mai, constamment retardé par des conditions météorologiques particulièrement maussades cette année-là. Pluie, froid, neige… Il se plaindra sans cesse, dans ses lettres à sa compagne Alice Hoschedé, du mauvais temps et de la difficulté de peindre la Creuse, ce pays d’une sauvagerie terrible… Il avoua même « Je croyais faire ce pays du premier coup ? Ah, bien, oui, c’est d’un difficile inouï ! »

Sur les traces du plus célèbre de nos impressionnistes, j’empruntais le ravissant chemin dans la période exacte où l’artiste le vit, en avril. Semé de tapis blancs et bleus de stellaires et de jacinthes des bois, il mène, en une promenade absolument charmante et que je vous recommande en matinée, au confluent des deux Creuse où le peintre posa son chevalet. Là, pour la première fois en sa carrière, Monet systématisa sa méthode des séries ; c’est-à-dire peindre un motif, toujours le même, étudié à des heures et des jours différents. Les dix tableaux qui en résultèrent sont somptueux et eurent un véritable succès !

Monet peignit d’autres motifs – tout aussi sublimes !- puisqu’il remonta à Paris avec vingt-quatre tableaux sans compter les dessins et les études. Son passage dans la farouche vallée a laissé quelques anecdotes savoureuses relatant les petits arrangements d’un artiste avec la nature, telle cette croustillante anecdote : Ayant commencé à peindre un chêne à la fin de l’hiver et n’ayant pu continuer son ouvrage pour cause de mauvais temps, que ne fut-il désappointé lorsqu’il découvrit trois semaines plus tard, son vieux chêne dans une belle reverdie de printemps… Devant cette catastrophe naturelle, Monet paya le propriétaire dudit arbre et le bonhomme accepta de le dépouiller de ses jeunes pousses pour que l’artiste puisse achever son œuvre…

A la même époque, et toujours dans le village de Fresselines, vivait déjà le poète et musicien Maurice Rollinat. Jeune auteur soutenu par George Sand dans les années 1870, il connut, plus tard, un succès bruyant pour ses performances de chanteur qui hypnotisait le public du cabaret parisien Le Chat Noir et non pour ses poèmes hantés par le macabre. Souffrant et fatigué, il se réfugia dans la vallée pour y poursuivre au calme et entouré de ses amis, une œuvre poétique empreinte de sa fascination sur la nature humaine et sa destinée. Depuis sa modeste demeure dite « La Pouge », il eût un rôle fédérateur pour les peintres de la vallée qui, parfois, ont peint l’homme, son chien ou sa maison. A sa mort, Auguste Rodin fit parvenir, au village, un bas-relief sculpté en hommage au poète tourmenté. On le trouve au chevet de l’église du village.

Ci-contre : Maison de Rollinat à Fresselines de Wynford Dewhurst

Dans le cercle des fidèles du poète, je citerai notamment Léon Detroy, peintre pour lequel j’eus un vrai coup de cœur en découvrant l’œuvre, sa modernité et sa profonde sensibilité. Ce dernier arriva dans la vallée en 1887, soit avant Guillaumin que j’ai évoqué dans la précédente publication sur le sujet – https://lesvoyagesdeberengere.com/la-secrete-vallee-de-la-creuse-1-un-paysage-pour-ecole/6k7f6u2bd/promenade/ -, et avant Monet.

Cet artiste, à la peinture audacieuse, profonde, particulièrement évolutive, fût probablement le premier à saisir l’ajustement parfait de ce pays de rivières en torrents et d’éboulis rocheux à la peinture impressionniste. Il s’y installa pendant soixante ans et ne recherchant pas le succès, il hérita d’une réputation d’ermite. Son dernier élève fût Gaston Thiery.

ci-contre : Automne à Gargilesse de Léon Détroy – Musée de La Châtre

Moulin du Pin de Léon Detroy. Musée Bertrand. Châteauroux.

S’il est une visite émouvante, c’est bien celle de l’atelier de Gaston Thiery décédé en 2013 et dont sa fille, Martine, fait les honneurs avec une tendresse et une admiration touchantes.

Gaston Thiéry fuit le Nord de la France, dont il était originaire, sur un vélo. Nous sommes en 1940, il a 18 ans. Après le passage de la zone libre et arrivant dans la Creuse, il chercha un endroit où peindre. On lui parle immédiatement de Crozant et de Fresselines, bien que la poétique vallée soit désormais tombée dans l’oubli depuis une décennie environ, retournée à son éloignement initiale, ses rives noyées par le barrage d’Eguzon, ses paysages modifiés par l’évolution des pratiques agricoles.

Printemps à Fresselines 1993 de Gaston Thiéry.

Cet amoureux de la nature s’installa à Fresselines et pour toute une vie. Il créa son atelier, dans une ancienne grange transformée. Resté à l’identique, le lieu présente, au rez-de-chaussée, certains de ses tableaux, où l’on ressent une quête de brumes, de transparences, de glacis, une certaine mélancolie sensible qui nimbe d’une beauté renouvelée la superbe, rugueuse toujours mais dorénavant plus arborée, de la vallée. Volontairement discret et loin des courants artistiques, Gaston Thiery, peintre du terroir, sincère et vigoureux, m’apparaît suivre le fil ténu de la voix de son âme lui intimant de peindre « l’arbre pour l’arbre et l’eau pour l’eau ».

ci-contre : L’Arbre et l’eau 1973 de Gaston Thiéry. Collection Département de Haute-Vienne

Les Eaux vives de la Petite Creuse, 1979 de Gaston Thiéry.

A l’étage, les cartons et tapisseries présentent l’œuvre tissée de l’artiste. L’inspiration dans les origines de la tapisserie dite « aux mille fleurs » y est indéniable mais une joyeuse luxuriance, une lumière remarquable soutenues par un graphisme incisif, moderne, envahissent ces créations leur conférant une grâce hypnotique et très prégnante. La nature stylisée, humanisée, idéalisée n’est pas loin parfois de m’évoquer un nouveau jardin pour un autre Roman de la Rose…

Enfin dans une pièce plus petite, au même étage, son atelier semble l’attendre, ses nombreux carnets de croquis posés, là… ses couleurs, ses pinceaux…Cette petite pièce est telle un pont suspendu émotionnel, charnel, humain,  entre les artistes d’hier qui firent l’Ecole de Crozant et nous, visiteurs de cette Creuse féconde, les redécouvrant par l’évocation tangible de Gaston Thiery, dernier peintre de la secrète vallée.

Au Puy Guillon, non loin de Fresselines, je finis ma promenade en ce pays par une vue des plus romantiques. Ce site que Gaston Thiery a souvent peint me fit, pourtant, penser aux tableaux des premières heures de la peinture des pleinairistes de 1830. Une seule et grande famille d’artistes allait, bientôt, se constituer, sur un grand siècle, autour d’un paysage pour tenter d’en saisir l’âme…

Mon Carnet de Notes

A voir, à visiter, à faire

La Grange, l’atelier-Galerie de Gaston Thiery expose les peintures, dessins et tapisseries de l’artiste et son atelier, resté à l’identique, se visite. Sa fille Martine présente les lieux et le travail de son père avec une tendresse émouvante. – 6 rue Léon Detroy -23450 Fresselines – Ouvert tous les week-end ou sur rendez-vous : Mr et Mme Souverain 05 55 89 72 21 gaston.thiery.peintre@gmail.com https://www.facebook.com/Gaston-Thiery-Officiel-1163760860434329

Du 1er juin au 30 novembre 2021 et du 5 juin au 26 novembre 2022, en parallèle, à cette découverte, je vous recommande la future exposition « Souvenances » Gaston Thiery qui aura lieu à l’Espace Monet-Rollinat – 2 Allée Fernand Maillaud- 23450 Fresselines – Tel 05 55 89 27 73 www.espace-monet-rollinat.com

Le buste et la maison de Rollinat – « La Pouge », maison privée, fût le demeure de Rollinat et de sa compagne pendant vingt ans, Monet y a pris tout ses repas. En face, la petite mare, se trouvant sur tous les tableaux de la mélancolique et charmante maison du poète, a disparu. Mais en lieu et place un petit square sert d’écrin au buste du poète-musicien depuis 1966 – 6 rue Maurice Rollinat – 23450 Fresselines

« Dernière vision », le Bas relief sculpté par Auguste Rodin en hommage à Maurice Rollinat, est sur le chevet de l’église, à droite. Eglise Saint Julien de Brioude – 12 Place de l’Eglise – 23450 Fresselines

Le confluent des deux Creuse où Claude Monet a peint sa sublime série des dix tableaux. On y accède par le chemin de Confolent partant depuis le château d’eau dans le bourg ou bien par le sentier après le cimetière.- 23450 Fresselines

Une promenade au Puy Guillon, le long de la Petit Creuse scintillante. En se dirigeant vers le confluent, vous découvrirez le site d’un ancien moulin dont on distingue encore le bief et surtout un très beau chêne poussant sur les ruines dudit moulin formant un îlot plein de charme. Le motif fut très souvent peint par Gaston Thiery. Puy Guillon – 23450 Fresselines

Pique niquer à La Celle Dunoise, ce ravissant village est le seul à être construit aux bords de la rivière. Bien que moins souvent choisi comme « motif » par les peintres de la vallée préférant les paysages purs, La Celle Dunoise est difficilement contournable tant tout y est pittoresque : son église, son pont gothique, son grand moulin et ses jolies maisons et la Creuse en son sein… – 23800 La Celle-Dunoise

A lire

Impressionnisme et post impressionnismes dans la vallée de la Creuse de Christophe Rameix. Ed. Christian Pinot. Un ouvrage incontournable sur le sujet ! Vendeur d’art, commissaire priseur, Christophe Rameix a littéralement contribué à la redécouverte de l’Ecole de Crozant dont il est devenue le plus éminent spécialiste. Ce livre, où les œuvres sont admirablement reproduites, est particulièrement exhaustif, tout en étant didactique et très agréable à lire. La première série des dix peintures de Monet sur le confluent des deux Creuse y est notamment reproduite en intégralité !

La peinture à l’huile en plein air – Leçons dialoguées entre le maître et l’élève. de Ernest Hareux. Ed Points d’AEncrage. Ce remarquable ouvrage est une référence pour l’amateur pleinairiste et…pour l’amateur de peinture tout simplement tant il est pédagogique et accessible. Sous forme de dialogues savoureux entre un maître et, il faut le reconnaître, son très mauvais élève, le peintre paysagiste Ernest Hareux, fidèle de l’Ecole de Crozant, explique par le menu toutes les solutions pour peindre sur le motif. Cela commence par la constitution de la palette et s’achève sur la question de la vocation de l’artiste…

Les Névroses de Maurice Rollinat ed. Belladone ou encore Choix de poésies (Ed. 1926) de Maurice Rollinat ed. Hachette Bnf, pour découvrir l’œuvre entre symbolisme et décadence du poète tourmenté de Fresselines

Gaston Thiéry (1922-2013) Continuateur de l’Ecole de Crozant – de Marc Puygrenier en collaboration avec Robert et Martine Souverain-Thiéry. Ed CBC communication. Même s’il s’en défend ce beau livre ressemble bien à une monographie rétrospective. Outre le fait qu’il présente abondamment la vie, la démarche et l’œuvre de Gaston Thiéry, il le replace dans le contexte de l’Ecole de Crozant en retraçant l’histoire de la vallée, l’histoire de la peinture de paysage en plein air et en étudiant sa filiation vis à vis des figures majeures du mouvement. On repart obligatoirement avec, sous le bras, en sortant de La Grange…

Où dormir

Chez Yolande et Marc qui vous accueillent dans l’ancienne demeure du comte de la Jarrige. Les 4 chambres, la suite familiale et le loft à la décoration élégante et contemporaine sont presque tous dans des dépendances au sein d’un jardin vaste et arboré offrant le sentiment du « chez soi » bien reposant. Il est à noté : une belle et grande chambre accessible aux personnes en situation de handicap et une table d’hôtes où Yolande excelle à cuisiner de façon inventive des produits frais et de saison. Domaine de la Jarrige – 5 rue La Jarrige – 23320 Saint Vaury tel : 05 55 41 05 81/06 64 42 70 71 contact@domainedelajarrige.fr https://www.domainedelajarrige.fr

Ce reportage a été réalisé grâce à Tourisme-Creuse. Agence de Développement et de Réservation Touristiques- 9 Avenue Fayolle – 23005 Guéret. www.tourisme-creuse.com

(Prochain reportage… le 12 juin… et je vous ferai découvrir une autre merveille de la Creuse…)

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