Reportage dédié à Sarah N.

Un fastueux château

Au nord est de la Creuse, sur un éperon rocheux qui surplombe le gros village éponyme, se trouve le château de Boussac. Ce fût dans cet incroyable édifice que George Sand découvrit les splendides tapisseries de la Dame à la Licorne, qu’elle fuit l’épidémie de variole pendant la guerre de 1870. Cette impressionnante demeure a subi maints aléas, mais depuis 1965, a été sauvée, restaurée, préservée par Bernadette et Lucien Blondeau son défunt époux…

Construit au XIIe siècle à partir d’une tour de guet héritée des Romains, l’existence du château est avérée dès 1150. Mais dès le milieu du XIVe siècle, la forteresse eut à souffrir de la Guerre de Cent Ans et ce fût l’un des compagnons de Jeanne d’Arc et serviteur de Charles VII, le Maréchal Jean 1er de Brosse qui la reconstruisit.

Son petit-fils Jean III poursuivit l’ouvrage de rénovation et transformation en donnant notamment un aspect Renaissance à la façade d’honneur et en réalisant des galeries extérieures qui reliaient les différentes tours. Mais horreur ! En 1525, lors du mariage du neveu de Jean IV de Brosse, ces galeries s’effondrèrent sous le poids des invités entrainant avec elles de nombreuses victimes…

Le château était ceint de remparts et pour rejoindre le bâtiment principal – c’est-à-dire le château actuel – il fallait traverser deux cours, ce qui fit dire à l’historien du XVIIe siècle Gaspard Thaumas de la Thaumassière qu’il était si vaste qu’il pouvait loger le roi et sa cour. Mais, sa grandeur subit les nouvelles lois de la Révolution Française qui ordonna la démolition des châteaux forts.

Les travaux de démantèlement cessèrent en 1803, date à laquelle la Sous-Préfecture de Boussac s’installa dans les lieux. La ville de Boussac se porta acquéreur en 1833 et y logea la gendarmerie. Mais presque un siècle plus tard, en 1924, la ville vendit le château au département. Deux ans plus tard, la Sous-Préfecture quitta les lieux ne laissant que les gendarmes (frigorifiés !) dans ce grand château glacial et inconfortable. Ils en partirent à la veille de la Seconde Guerre Mondiale.

Durant ce conflit, le château accueillit successivement des réfugiés espagnols puis des français fuyant durant l’Exode. Après la Libération, le château fut littéralement abandonné aux jeux des enfants, aux pillages et aux foires agricoles annuelles. Enfin, en 1965, l’édifice en piteux état fut vendu par le Département à des particuliers, Lucien et Bernadette Blondeau. Leur coup de cœur tenait du sauvetage. Ils ne pouvaient envisager d’abandonner à la dégradation absolue un patrimoine architectural aussi remarquable. Ils y consacrèrent toute leur vie…

Pierre après pierre, pièce après pièce, ils nettoyèrent le château, le réparèrent, le reconstruisirent, le choyèrent. Ils redonnèrent un faste au lieu, une beauté, j’inclinerai même à dire qu’ils lui apportèrent un confort et un charme inexistant auparavant. Même l’impressionnante Salle des gardes avec ses extraordinaires et énormes pavés, son aspect rude, guerrier est anoblie d’une grâce nouvelle.

Dans cette pièce, le couple a choisi d’évoquer les tapisseries de la Dame à la Licorne découvertes ici par George Sand lors de ses séjours au château. Fut-elle l’ambassadrice auprès de Mérimée de ces œuvres splendides à l’histoire si mystérieuse? Ce dernier les vit vers 1841 sur les murs d’un des salons du château et les fit classer au titre des Monuments Historiques. Elles furent acquises par le Musée Cluny en 1882.

Par ailleurs, Lucien Blondeau, ayant souhaité, initier une route de la tapisserie puisque Boussac est à quelques kilomètres d’Aubusson, le couple décida de consacrer toute la partie de l’édifice datant du XIIe siècle (celle qui fût habitée par les gendarmes) à la tapisserie contemporaine. On retrouve donc des pièces de Lurçat dont sa célèbre « Liberté » tissée dans la clandestinité et tout un étage consacré aux lumineuses et joyeuses œuvres de Dom Robert. Par ailleurs, plusieurs pièces du château sont réchauffées des tapisseries de la célèbre manufacture creusoise.

Outre les tapisseries, au fil de ma promenade dans cette remarquable habitation, je découvris les éclectiques collections de Bernadette Blondeau : cannes, bénitiers, faïences des Islettes, bouchons de carafes…

…Et son art de la mise en scène d’intérieur qui lui a fait chiner, trouver, choisir, constituer, disposer meubles, objets, tableaux ou bouquets avec infiniment de goût, de délicatesse et de sensibilité dans chacune des pièces de ce château créant ou recréant, ici une remarquable cuisine, là une salle à manger toute XIXe siècle, ou encore une chapelle, la fameuse salle des gardes, divers salons, parfois très contemporains, une salle de bain, une bibliothèque…

Cet ensemble fastueux, impressionnant, abondant, réparti sur quatre étages est à découvrir avec délectation dans ce château classé Monument historique. Ses propriétaires, attentifs, en ont respecté l’âme tout en le meublant avec une générosité amoureuse. En ce sens, la chambre consacrée à George Sand, c’est-à-dire celle où elle dormait à chacun de ses séjours, celle où elle rêva à ses œuvres, travailla certainement, celle où elle vint si souvent et dont elle écrivit : « Ma petite chambre, si confortable, en apparence, est comme les autres lézardée en mille endroits. Dans le cabinet de toilette, le vent éteint les bougies à travers les murs, L’alcôve seule est assez bien close… », cette chambre reflète la quintessence du vaste et noble geste de Lucien et Bernadette Blondeau pour ce château… Tout y est d’une poésie exquise…

La chambre de George Sand à Boussac – Aquarelle, mine de plomb et encre de chine Bérengère desmettre

Pierres Jaumâtres, des pierres à légendes…

Après cette somptueuse visite, glissant toujours mes pas dans ceux de George Sand et de Frédéric Chopin juché sur un âne pour l’occasion, je me dirigeais, non loin, vers le mont Barlot au pied des plaines du Berry. Empruntant un chemin rocailleux et pourtant arboré, ce qui n’était pas le cas au XIXe siècle, j’arrivais tranquillement à 602 m d’altitude devant une quarantaine de blocs de granit de tailles et de formes étrangement variées. Ce site, particulièrement touristique aux beaux jours, était délicieusement calme au moment heureux où j’eus la chance de le découvrir. Sa solitude dans la fin de journée seyait bien aux mystères des légendes qui l’entourent. Pourtant, ces pierres à contes ont avant tout une histoire géologique et contrairement aux hypothèses longtemps émises, elles ne sont guère le résultat de l’action de l’homme sur la pierre.

Selon Pierre de Cessac, président de la Société Archéologique de la Creuse qui réalisa la première recherche scientifique en 1850, elles sont issues d’une montée de granite à travers une faille des suites d’un tremblement de terre ou d’une éruption volcanique, il y a 320 millions d’années. L’érosion fit, ensuite, son œuvre naturelle.

Mais l’affluence touristique dont elles firent l’objet vers la fin du XIXe siècle incita les éditeurs de cartes postales à diffuser des appellations celtisantes plus séduisantes et influencées, il faut le reconnaître, par leur dénomination ancestrale : Pierres Jaumâtres. Pourtant aucune recherche ne permet de certifier que ces roches furent le lieu de cultes païens ou de rites sacrificiels malgré un nom tirant sa racine de trois origines : celtique ( Jo-Mathr signifiant faire couler le sang ), gauloise (Jugim-Mathr voulant dire Rocher Maître) et du patois avec les incontournables Pierres aux Mâtres, les mâtres étant les déesses-mères gallo-romaines devenues plus tard, les fades…ou fées de notre monde moderne.

Classées depuis 1927, ces pierres, toutes naturelles qu’elles soient, sont ainsi, du fond des âges, un réceptacle, un catalyseur de légendes. L’homme, toujours, ceint d’un mythe ce qui lui est mystérieux. Une légende englobant le site dans son ensemble raconte… qu’à proximité de ces pierres étaient des sources d’eau chaude dans lesquelles les mâtres, les fées, se baignaient. Leur reine ne leur imposait qu’une limite celle de finir leurs ablutions et de partir avant le coucher du soleil. Mais, un jour, les malicieuses fées étaient encore à danser sur le Mont Barlot bien après le moment interdit. La colère royale fut terrible. S’armant d’un marteau, la reine frappa le sol de part et d’autre du mont le transformant ainsi en ce sanctuaire couvert de blocs énormes et coupant court aux sources chaudes. Elle lança son marteau au loin en disant « l’eau chaude sortira désormais là où mon marteau tombera. ». Le marteau vola si loin que l’eau jaillit à Evaux devenue depuis station thermale. La légende ne précise pas si les désobéissantes fées s’envolèrent derechef vers ce nouvel espace balnéaire ou si elles hantèrent le site des Pierres Jaumâtres en regrettant le temps béni des eaux bienfaisantes…

Bien d’autres contes parent ces blocs de pierres d’un surnaturel savoureux et leur appellation à chacun est déjà tout un poème : ainsi, la plus grosse pierre du site se nomme le berceau du diable, la Teutates dite la bascule ou la balançoire toute en équilibre se rattachant à une légende concernant Tulla la fille du roi Arthur, le bloc des Trois pains de sucre dit encore les boules de beurre ressemblant véritablement à des pains de sucre pour géants gourmands ou encore Hesus ou La Boussaquine encore en équilibre dans les années 1800 et qui, depuis, a basculé…

Magiques, précieuses, ces Pierres Jaumâtres sont rares, George Sand ne s’y est évidemment pas trompée en les choisissant avec le beau château de Boussac pour cadre de son premier roman champêtre, Jeanne

Mon Carnet de Notes

A visiter, à voir

Château de Boussac – Le bourg23600 Boussac tel : 05 55 65 07 62 / 06 08 43 38 36   chateaudeboussac@orange.fr (Ré)Ouvert depuis ce 19 mai. Visites de 9h à 12h et de 14h à 18h tous les jours de Pâques à la Toussaint. Hors saison visites sur rendez-vous.

Les Pierres Jaumâtres site pédestre, équestre, VTT – 23264 Toulx-Sainte-Croix. Possibilité de se garer dans le parking à côté du restaurant Le Châlet. Pour tout renseignement : Office de Tourisme Creuse Confluence Place de l’hôtel de Ville 23600 Boussac Tel : 05 55 65 05 95 et 05 55 65 50 90 contact@creuseconfluencetourisme.com www.creuseconfluencetourisme.com Facebook : Creuse Confluence Tourisme

A lire

Jeanne de George Sand. Ed. Nelson. Poétique et sensible, très agréable à lire, ce premier roman champêtre paru en 1844, a pour cadre les Pierres Jaumâtres et le château de Boussac que George aimait tout particulièrement.

Journal d’un voyageur pendant la guerre de George Sand – Pendant la guerre de 1870, chassée de Nohant par une épidémie de variole, George se réfugie à Saint-Loup et à Boussac. Elle écrit son journal régulièrement pendant 5 mois. Un tiers de l’ouvrage est consacré à ce séjour creusois et ses réflexions sur la guerre se mêlent à ses observations quotidiennes.

George Sand et la Creuse de Brigitte Rastoueix-Guinot ed. Le Puy Fraud. Un petit ouvrage, un peu bancal car manquant de recul, parfois, et de précision. Mais, il reste intéressant pour tracer les grandes lignes de la relation entre George et la Creuse.

Où dormir

Chez Yolande et Marc qui vous accueillent dans l’ancienne demeure du comte de la Jarrige. Les 4 chambres, la suite familiale et le loft à la décoration élégante et contemporaine sont presque tous dans des dépendances au sein d’un jardin vaste et arboré offrant le sentiment du « chez soi » bien reposant. Il est à noté : une belle et grande chambre accessible aux personnes en situation de handicap et une table d’hôtes où Yolande excelle à cuisiner de façon inventive des produits frais et de saison. Domaine de la Jarrige – 5 rue La Jarrige – 23320 Saint Vaury tel : 05 55 41 05 81/06 64 42 70 71 contact@domainedelajarrige.fr https://www.domainedelajarrige.fr

Ce reportage a été réalisé grâce à Tourisme-Creuse. Agence de Développement et de Réservation Touristiques- 9 Avenue Fayolle – 23005 Guéret. www.tourisme-creuse.com

(Prochain reportage à paraître, le 26 juin, nous quitterons la Creuse pour nous rendre dans le Pas-de-Calais…)

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