Amoureuse, je suis, pour l’éternité, de ce lieu de poésie infinie. Comme lors de ma première visite en 2004, j’y accède par un chemin de grosses pierres, en pente, délicieusement ombragé. Une grille en fer forgée est ouverte, elle est là, toute simple. Pourvue d’un toit à quatre pans traditionnel du pays de Savoie, elle a gardé tout son charme aux fils des ans et témoigne de façon toujours aussi prégnante d’une incontestable faculté à distiller le sentiment du bonheur tel que le vécut en cette demeure Jean-Jacques Rousseau.

Sur les hauteurs de Chambéry, Les Charmettes a préservé, malgré les modifications introduites par le XIXe siècle, une atmosphère délicieuse, douce et champêtre. Certes, Rousseau n’a pas connu les papiers peints qui habillent les murs aujourd’hui, ni le ravissant jardin botanique, ni la petite chapelle dans l’antichambre de Mme de Warens, mais le lieu, lumineux dans son écrin de verdure, semble bercé par une respiration hors temps, en suspens, à l’abri des tourmentes extérieures, que n’aurait pas renié Jean-Jacques.

Y revenant suite à sa réouverture après des travaux de réfections et d’assainissement devenus incontournables, et glissant mes pas dans ceux du célèbre promeneur, j’ai repris la respiration de temps à perdre, de temps à prendre pour rien, juste pour être heureux, que spiritualise dans un charme rémanent cette maison que j’aime. Je la regarde avec attention…

Elle a perdu, par souci de conservation, quelques toiles qui habillaient ses murs – et dont j’ai gardé suffisamment de traces lors de mon premier passage pour vous en livrer la mémoire dans une de mes aquarelles, – et a acquis un rien d’électricité légèrement incongru par sa démarche contemporaine, proposant de surcroît des parcours sonores et didactiques bienvenus. Mais, sa grâce impalpable est plus puissante que ces ajouts ou ces pertes inconséquentes.

Jean-Jacques Rousseau la découvre en 1735, en compagnie de Mme de Warens, sa protectrice. Ils cherchent tous deux un logis moins insalubre que leur demeure actuelle à Chambéry. La maison appartient à Monsieur Noiret, et fait parti du fief du Marquis de Conzié, Jean-Jacques la décrit : « …Logeable. Au devant un jardin en terrasse, une vigne au dessus, vis à vis un petit bois de châtaigniers, une fontaine à portée, plus haut pour l’entretien du bétail ; enfin tout ce qu’il fallait pour le petit ménage champêtre que nous y voulions établir. »

Le salon de musique aux Charmettes – aquarelle et encre de Chine Bérengère desmettre

La première nuit qu’il y passe avec Mme de Warens porte le sceau prédestiné du bonheur : « Ce séjour est celui du bonheur et de l’innocence. Si nous ne les trouvons pas ici l’un avec l’autre, il ne les faut chercher nulle part. ». Ainsi, ce lieu ravissant et son séjour bucolique à souhait feront l’objet de très belles pages dans Les Confessions, où l’adjectif « heureux » revient comme une litanie sincère et parfaite, scander les actes, les moments, les instants de chaque journée. « Je me levais avec le soleil et j’étais heureux ; je me promenais et j’étais heureux ; je voyais maman et j’étais heureux, je la quittais et j’étais heureux, je parcourais les bois, les coteaux, j’errais dans les vallons, je lisais, j’étais oisif, je travaillais au jardin, je cueillais les fruits, j’aidais au ménage, le bonheur me suivait partout. »

Pour ce jeune homme, orphelin de mère, élevé par un père bon mais fantasque, très tôt fugueur, la rencontre, en 1728, avec Mme de Warens, son aîné de quatorze ans, lui offre un refuge de paix et de douceur, elle l’appelle Petit, il lui donne le nom de Maman non sans ambiguïté car depuis 1733, le Petit est traité en « homme ». L’idylle se poursuit aux Charmettes où ils y passeront deux étés ensemble, 1736 et 1737.

DR. Collection Musée de Chambéry.

La petite exploitation des Charmettes n’est pas riche, quelques vaches et deux bœufs, sept poules et un coq, dix brebis ou moutons, un matériel défectueux pour cultiver l’orge, le seigle, le froment, les fèves et le blé noir. Les journées sont simples, studieuses, contemplatives, on se partage entre la lecture, la correspondance.

Mme de Warens, amatrice de tisanes et cultivant des plantes médicinales, lui donne ses premières émotions botaniques. Jean-Jacques, fait des observations à la lunette dans le jardin, des expériences de chimie, lit l’abbé Prévost, Marivaux, élève des pigeons et des abeilles…

En tout, il vit la vie de ses rêves, qu’il ne cessera,  ensuite de vouloir retrouver. Cet état de perfection lui fera dire bien plus tard lorsqu’il rédigera son œuvre ultime, les Rêveries du promeneur solitaire: « J’appris ainsi par ma propre expérience que la source du vrai bonheur est en nous et qu’il ne dépend pas des hommes de rendre vraiment misérable celui qui sait vouloir être heureux. »

Malheureusement, l’idylle prend fin en 1738, évincé, Rousseau, pour fuir son chagrin, se jette dans l’étude et décide de se constituer un « magasin d’idées, vraies ou fausses mais nettes ». Il passe tout l’hiver 1738-1739 notamment, et l’hiver 1941-1942, seul aux Charmettes, et se plonge dans l’étude de la musique sa grande passion…

La chambre de Jean-Jacques Rousseau aux Charmettes – aquarelle et encre de chine Bérengère desmettre

…la lecture des grands philosophes du XVIIe siècle, les exercices de géométrie, les découvertes en astronomie ou en histoire naturelle, pose les bases de son projet de notation musicale chiffrée, écrit ses premiers essais, des poèmes comme Le Verger de Madame de Warens, compose des pièces de théâtres et un opéra La Découverte du Nouveau Monde.

Ce qui lui fera dire, « durant ce petit nombre d’années, […] je fis ce que je voulais faire, je fus ce que je voulais être. » Il quittera, définitivement en mai 1742,  ce havre de calme et de paix, pour Paris.

Après la Révolution de 1789, la maison des Charmettes devient très vite un lieu de pèlerinage. La demeure est classée monument historique en 1905. Alphonse de Lamartine, George Sand, Arthur Young, François Mitterand, nombreuses sont les personnes avides de découvrir cet endroit empreint de la matière qui donna naissance à la personnalité, à l’esprit Rousseau. Tout de ce qui «fit» Rousseau est né aux Charmettes…

…Et parce qu’il découvrit, ici, la simplicité d’un sentiment dont il fera une quête permanente, étendant ainsi ce désir, cette pensée à toute l’Europe, c’est bien aux Charmettes, où je me reconnais enfant spirituel de Rousseau cherchant sans cesse… le Bonheur.

MON CARNET DE NOTES

Parcours musical “Le Sentiment de la Nature” une promenade musicale, théâtrale et dansée tout l’après midi : 15 juin 2019 – gratuit.

Fête de la musique “Le Sentiment de la Nature” spectacle musique, théâtre et danse : 21 juin 2019 – 18h30 – gratuit. Places sur réservation uniquement au 04 79 68 58 45.

LES 15e RENCONTRES PHILOSOPHIQUES “L’AMOUR”. Conférence : Rousseau et la naissance de la conception moderne de l’amour par Elena Pulcini philosophe : 22 juin 2019 – 15h  – gratuit. Places sur réservation uniquement au 04 79 68 58 45. Goûter-philo pour les 8/12 ans avec le collectif Les Petites Lumières: 22 juin 2019 – 15h  – gratuit. Places sur réservation uniquement au 04 79 68 58 45. Concert littéraire : Le voyage amoureux – Sand, Musset, Chopin par Anne-Emmanuelle Abrassart et Gilles Nicolas  : 22 juin 2019 – 21h  – gratuit. Places sur réservation uniquement au 04 79 68 58 45.

Les rêveries de Jean-Jacques. Siestes musicales dans le jardin des Charmettes : à 13h les 18 juillet, 31 juillet et 22 août 2019 – Gratuit.

La visite en famille. Pour découvrir l’univers de Jean-Jacques Rousseau et la maison des Charmettes avec ses décors et objets anciens, son délicieux jardin et repartir avec un carnet-mémoire : à 14h30 les 18 juillet, 8 août et 22 août 2019 à 14h30 – 5 euros, gratuit pour les moins de 26 ans. Sur réservation uniquement au 04 79 68 58 45.

Maison de Jean-Jacques Rousseau- Les Charmettes – 890 Chemin des Charmettes – 73000 Chambéry -Tel : 04 79 33 39 44Ouvert tous les jours sauf mardi et jours fériés : 10h-12h et 14h18h https://www.chambery.fr/302-les-charmettes-maison-de-jean-jacques-rousseau.htm

Ce reportage a été réalisé grâce à https://www.chambery-tourisme.com Mes remerciements vont en particulier à Gérard Charpin.

à lire ou à relire avant pendant ou après la visite : Les Confessions – Livre VI  et Rêveries du promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau