A Bourges, le temps à vivre, à visiter, à contempler se déroule sans précipitation, sans boulimie de consommation ce qui est rare de nos jours. Ce matin-là, le soleil était déjà bien haut quand je m’aventurais entre les sculptures végétales du jardin des Près Fichaux donnant sur le boulevard de la République, non loin de la gare. J’y flânais, relisant mes notes tout à mon aise…

Ce parc paysager de 4 hectares fût dessiné dans les années 1920 par Paul Marguerita (1886-1942), architecte-paysagiste berrichon, et réalisé, au grand dam des berruyers, entre 1923 et 1930 à l’emplacement d’anciens terrains marécageux insalubres possédés par l’Abbaye Saint Ambroix au Moyen-Age et ses habitants les « Près-Fischaux » ou « Pretz-Fichaux ». Il semble que des protestants y allèrent aussi vers 1556 pour y chanter des psaumes de Clément Marot…

Des tracés géométriques rythment l’espace où se déploient un théâtre de verdure scandé de massifs et bassins où l’on entre par des portiques – Edith Piaf y a donné un concert avec les Compagnons de la Chanson en juillet 1948. -, une roseraie, des arches d’ifs taillés rigoureusement, des rideaux de tilleuls à la française… L’ensemble ne manque ni de charme ni d’élégance. Ses ornements et statues typiques de l’époque « Art Déco » réalisées par Jean Valette, Monard, Vital Coulhon, Blanchard ou encore Joseph Antoine Bernard lui valurent d’être inscrit, en 1990, sur l’inventaire supplémentaire des monuments historiques puis d’obtenir le label « Jardin remarquable ».

Juste en face, l’hôtel de Bourbon cache dans ses murs les vestiges de l’Abbaye Saint-Ambroix ou Saint-Ambroise fondée dès le VIIe siècle à Bourges. Construite sur le lieu de la tombe de Saint Ambroix, évêque de Cahors, l’Abbaye marquait la limite nord des remparts de la ville au Moyen-Age, de l’autre côté commençait donc, déjà, les marais avec ceux des Près-Fischaux…

Cet édifice à l’histoire tumultueuse et riche, dont je ne ferai qu’un très bref résumé ici, fût détruit par les invasions normandes en 868, puis subi une nouvelle destruction lors des guerres de religions en 1562.

Au début du XVIIe siècle, son état était tel qu’il ne put recevoir de moines sans être reconstruit et réhabilité ce qui fût fait par Jean Lejuge, architecte berruyer.

A la Révolution, les moines partis, vendue comme Bien national, acquise par le citoyen Jean-Baptiste Butet, l’Abbaye devint une entreprise de fabrication de cordes et de toiles pour la marine de guerre. Mais l’entreprise périclita, l’église abbatiale fût démolie au cours du XIXe siècle et le domaine devint la propriété par mariage puis héritage de Louise de Bourbon-Busset peu de temps avant la Première Guerre Mondiale.

A la mort de la dame, en 1959, il fut question d’en faire une maison de retraite pour les prêtres, puis le siège d’une Ecole nationale des Beaux Arts, ou encore le nouveau lieu du Museum trop à l’étroit dans ses quartiers, elle fût même le décor du film de Jean-Gabriel Albicocco « Le Grand Meaulnes ».

Mais finalement, la demeure devint un restaurant prestigieux et un hôtel de luxe officiellement ouvert lors du Printemps de Bourges de 1991.

Dans son nouvel office, son histoire ne fût pas moins riche en aventure. Aujourd’hui, la réhabilitation des éléments d’architecture intacts, les transformations nécessaires et harmonieuses, l’apport de la modernité en font un lieu remarquable dont on peut lire la passionnante histoire de couloirs en chambres, de façades en salons. Somptueuse, rouge et or, la grande salle de restaurant située dans l’ancienne Chapelle est un résumé du formidable travail d’architecture et de décoration réalisé pour exalter une beauté devenue intemporelle dans l’absorption de son histoire et sa transformation tenant presque de la transmutation.

Non loin de l’hôtel de Bourbon, je retrouvais la Place Gordaine, l’une des plus authentiques places de la ville.

Son appellation vient du nom « Gordonna » l’ancien nom de Sancerre, probablement car elle ouvrait sur une des quatre grandes portes de la ville, vers Sancerre…

Outre ses magnifiques maisons à pans de bois du XIVe siècle, – dont la maison des 3 flûtes face à l’hôtel Lallemant, rue Bourbonnoux, ouvre le bal – elle conserve une pierre de la criée sur laquelle, il est dit que Calvin lança ses premiers prêches après sa conversion lors de ses études à l’université de Bourges et où, plus prosaïquement, la poissonnière vendait sa marchandise en interpellant le client à grands cris… On trouve par ailleurs une plaque commémorative de la venue de Simone Weil, la passionnante et passionnée philosophe qui enseigna à Bourges en 1935.

En descendant la jolie rue Mirebeau, je passais par la petite place – nettement plus méconnue – Marcel Bascoulard, où trône le buste de l’artiste-clochard, l’artiste-mendiant éponyme, personnage emblématique de Bourges, qui se promenait dans les rues, habillé en femme dans des tenues qu’il dessinait lui même et faisait réaliser. Ayant traversé le XXe siècle, cet homme-légende, atypique mais profondément attachant, était dessinateur, photographe et poète. Extrêmement talentueux, il fût réputé pour ses paysages urbains réalisées à la plume et à l’encre de chine et devint à sa mort un artiste côté, dont l’œuvre reste quasiment impossible à inventorier…

Je passais ensuite par l’escalier Casse-cou pour aller de la rue Mirebeau vers la ville haute et rejoignis, l’un de mes coups de cœur à Bourges, le Musée Estève situé dans l’Hôtel des Echevins à la très belle silhouette gothique comprenant un corps de logis de la fin du XVe siècle avec une tourelle du XVIe siècle.

Cet ancien hôtel de ville, premier lieu représentant la municipalité de Bourges, devint, après moults évènements, la propriété de la ville en 1834. Classé monument historique en 1886, il devint, un siècle plus tard, un lieu exclusivement consacré à un autre artiste né et mort dans le Cher à Culan, Maurice Estève (1904-2001).

Ce peintre, graveur et dessinateur fut un artiste majeur du XXe siècle, reconnu par ses pairs quoique plus souvent ignoré par le quidam. Totalement autodidacte, sa production est époustouflante.

Le musée conserve la donation que Maurice Estève fit de son œuvre, en 1985. Il protège 60 huiles sur toiles, 21 aquarelles, 35 dessins, 14 collages, 3 tapisseries, 82 lithographies et 7 albums de linogravures.

Particulièrement bien scénographié, ce lieu permet une appréhension à la fois chronologique, didactique et rétrospective de l’œuvre de cet artiste.

En parcourant les différentes salles réparties sur trois étages, je découvris, ainsi, à la fois la multiplicité de son talent, le génie de l’artiste et l’histoire de sa vie, celle d’un enfant doué dont les parents d’origine modeste refusent la vocation et qui n’en traça pas moins sa route avec sensibilité, persévérance, curiosité et audace. Il accéda à la reconnaissance vers la quarantaine, trouvant une galerie pour le représenter, exposant régulièrement et vivant, enfin, de son art.

Non loin, se trouve l’Hôtel Cujas qui abrite le musée du Berry. Contrairement à l’Hôtel Lallemant dont je vous ai parlé dans la première partie de ce grand week-end à Bourges, l’Hôtel Cujas, du nom de l’un de ses nombreux propriétaires Jacques Cujas professeur de droit, se singularise par ses façades en parements de briques polychromes utilisant savamment des treillis losangés, soulignés ponctuellement par la pierre blanche. Tout en étant de la même période que l’Hôtel Lallemant et typique du style 1500, cet ensemble est pourtant unique à Bourges. En 1891, la mairie en fit un musée permettant de connaître l’histoire de la ville.

Récemment, le musée a fait l’objet d’une rénovation de telle sorte que l’on parcourt les lieux de façon chronologique allant de la protohistoires et de la période gallo-romaine jusqu’au XIXe siècle.

La grande attraction de ce musée est communément la momie de Djehov sur son sarcophage du IIIe siècle av. JC que l’on retrouve au rez-de-chaussée mais, personnellement, je lui préfère la somptueuse série – la plus importante au monde – des pleurants du tombeau du duc Jean de Berry, série que l’on trouve à l’étage.

Ce tombeau était à l’origine orné de quarante personnages sculptés. Ces pleurants, œuvres inestimables, sont donc, ici, au nombre de dix, certains réalisés par Jean de Cambrai d’une modernité impressionnante, les autres se promènent sur la planète… parfois chez de chanceux collectionneurs privés…

La ville de Bourges est située à la confluence de plusieurs rivières dont l’Yèvre, la Voiselle, l’Auron… Cette forte présence de l’eau, affluant dans la vallée de l’Yèvre dont la pente est peu marquée, créait une surface marécageuse au pied de la ville médiévale qui est l’actuel centre-ville. Ces zones humides cernaient la ville à l’est et à l’ouest et durant le Moyen-Age, assuraient la défense de la ville en la rendant difficilement accessible.

Dès le VIIIe siècle, ces terres marécageuses furent aménagées avec forces canalisation des cours d’eau, remblais, urbanisations, exploitations agricoles.

Puis, au XVIIe siècle, les Jésuites achetèrent ces marais et les louèrent à des particuliers qui en firent des lieux de pâture pour leurs bêtes et de maraîchage. Avec la Révolution et la vente des biens nationaux, cette mise en culture s’intensifia et les maretiers ou maraîchers alimentèrent la ville en fruits et légumes jusqu’au milieu du XXe siècle.

Le changement des modes de production et de distribution précipita le déclin de la profession de maraîchers qui disparut au cours des années 70.

D’une superficie de 135 hectares et situés à moins de quinze minutes à pied du centre, ces marais sont, aujourd’hui, divisés en 1500 parcelles environ, toutes privées, dont les superficies varient de 13m2 à 1,5 ha et dédiées à l’exploitation potagère d’agrément sous la forme de jardins privés potagers ou d’ornements ainsi qu’aux loisirs.

Protégés par un classement « Monuments naturels et sites » depuis 2003, ils sont entretenus et mis en valeur selon un code de l’environnement. On y croise des pêcheurs, des joggeurs, des épouvantails, des murs à poèmes, des sculptures singulières, des promeneurs à pied ou en barque…

Je m’y suis délicieusement perdue, quoique le terme ne soit pas juste, tombant amoureuse d’un canard ici, d’un iris jaune flamboyant, là, d’un éclat de soleil dans l’eau en reflet un peu plus loin et j’eus la chance de pénétrer dans les jardins de l’Eden et du Paradis, les biens nommés, que Régine et Jean-Claude ouvrent chaleureusement au public. Sous leurs mains travailleuses et la poésie de leurs envies, ces parcelles parfumées, colorées s’avèrent conviviales, nourricières pour ceux qui le souhaitent et toujours reposantes. En repartant, Jean-Claude glissa dans ma besace une confiture de melon d’eau pour être sûr qu’une fois de retour chez moi, un certain goût des marais de Bourges m’accompagne quelques temps, encore…

Mon Carnet de Notes

Se renseigner et plus…

Office de tourisme de Bourges Berry Tourisme – Place Simone Veil – 18000 Bourges – Tel 02 48 23 02 60. contact@bourgesberrytourisme.com bourgesberrytourisme.com Horaires : De avril à septembre de 9h à 19h sauf dimanche et jours fériés de 10h à 18h. De octobre à mars de 10h à 18h du mardi au samedi sauf le lundi de 14h à 18h. Fermé dimanche et jours fériés.

A voir, à visiter, à faire

Commencer sa journée du bon pied en se promenant dans Les jardins des Près-Fichaux – boulevard de la République – 18000 Bourges – Ouvert du vendredi au mercredi de 8h à 20h

S’émerveiller devant la beauté et la richesse des œuvres de Maurice Estève – Musée Estève – 13 rue Branly – 18000 Bourges – Tel 02 48 24 75 38 ouvert tous les jours de 10h à 12h et de 14h à 18h sauf le dimanche matin et le mardi toute la journée. https://www.ville-bourges.fr/site/musee-esteve . Selon la volonté de Maurice Estévès, un département éducatif au sein du musée reçoit chaque année de nombreux enfants et adolescents qui sont ainsi sensibilisés à l’Art. Par ailleurs, le musée offre une accessibilité à 100% aux personnes en situation de handicap, toujours selon la volonté de l’artiste. La muséographie s’adapte donc au handicap auditif, visuel et mental.

Découvrir l’histoire de la ville de Bourges au Musée du Berry – 4 rue des Arènes 18000 Bourges tel 02 48 70 41 92 – www.ville-bourges.fr/site/musee-berry.fr  Ouvert du 2 janvier au 31 décembre de 10h à 12 et de 14h à 18. Fermé les mardi et dimanche matin et les 1er novembre, 25 décembre, 1er janvier et 1er mai.

Parcourir la ville d’une façon plus confidentielle, plus secrète… avec la visite « Murmures de pierres » en compagnie d’une guide conférencière agréée par la Direction du Patrimoine. J’ai personnellement apprécié ce regard tout en finesse sur la ville. – Pour tout renseignement contacter l’Office de Tourisme de Bourges tel : 02 48 23 02 60

Ne pas oublier de repérer la maison aux trois flûtes juste avant la Place Gordaine, trouver la plaque Simone Weil sur la belle place, la pierre de la criée, remonter la rue Mirebeau, dire bonjour à la sculpture de Bascoulard…

Se promener dans les marais, matin, midi, soir… C’est toujours beau, toujours poétique peu importe la saison…et à dix minutes à pied du centre de la ville.

Où déjeuner, où dîner et se faire plaisir…

Déjeuner ou dîner à la plus belle terrasse de Bourges, au bord de l’eau. Denis Julien a fait de son restaurant une adresse incontournable en proposant depuis 1987 une cuisine traditionnelle avec certaines recettes berrichonnes historiques et beaucoup de classiques de la région. Le chef est hautement sympathique, le lieu est emblématique et sa cuisine savoureuse, un incontournable! La Courcillière – rue de Babylone (aux portes des marais) – 18000 Bourges Tel : 02 48 24 41 91 Ouvert les jeudi, vendredi, samedi et lundi de 12h à 14h et de 19h30 à 21h, les dimanche et mardi de 12h à 14h. contact@lacourcilliere.com www.lacourcilliere.com

Déjeuner ou goûter dans un jardin des marais (uniquement sur réservation) avec Régine et Jean-Claude, des produits de leurs parcelles l’Eden et le Paradis, repartir avec son panier plein de bons légumes anciens et de plantes aromatiques ou acheter des confitures évidemment faites maison…- Rue de Babylone – 18000 Bourges. Se garer près du pont, prendre le petit chemin face à La Courcillière, le jardin est à quelques dizaines de mètres sur la droite. Ouvert les samedis et dimanches de 10h à 12h et de 14h à 18h. Tel : 02 48 24 71 14

Craquer pour la forestine ce véritable bonbon « haute-couture », spécialité de Bourges créé en 1879, d’une élégance inégalée dans le monde des bonbons et je l’atteste, moi qui n’aime guère les sucreries et autres bonbons, celui-ci, dans son habit de satin vert, rose ou jaune, abritant un praliné d’amandes et de noisettes, est d’une qualité supérieure. Les locaux historiques de la confiserie ont brûlé dans un incendie en 2015. En attendant la reconstruction qui tarde à venir du bâtiment emblématique de la Maison Forestine, celle-ci s’est réfugiée au 37 rue Mirebeau – 18000 Bourges www.forestines.fr forestines@orange.fr Ouvert du mardi au samedi de 10h à 12h et de 14h à 19h

Faire un plein de cadeaux gourmands allant du berrichon (le faux camembert en vrai chocolat mêlant un praliné feuilleté avec une crêpe de dentelle à l’intérieur !…) au sirop Monnin, en passant par les lentilles vertes du Berry ou de façon moins rustique par un assortiment de macarons fait maison dont les dix-huit parfums sont le best of de cette épicerie fine depuis 1979.- Arôme du Vieux Bourges 11 Place Gordaine – 18000 Bourges aromeduvieuxbourges.fr contact@aromeduvieuxbourges.fr. Ouvert le lundi de 14h30 à 19h et du mardi au samedi de 9h30 à 19h.

Repartir avec un Berrichon, et cette fois-ci ce n’est pas du chocolat (!) mais, un joli couteau pliant un peu dodu et rassurant créé par le père d’Emilie Boyer qui tient la boutique. Il est fabriqué artisanalement dans leur atelier du Berry et vit une vie de couteau rare avec d’autres comparses comme le Rebelle plus pointu, créé en hommage à Jacques Cœur. Le Petit Rémouleur – 20 rue Mirebeau – 18000 Bourges tel 02 48 24 11 01. Ouvert du mardi au samedi 10h-12h et 14h-19h. emilie.boyer18@hotmail.fr www.le-petit-remouleur.com

Où dormir

A l’hôtel de Bourbon, pour son histoire pleine de rebondissement et sa beauté devenue intemporelle puisque le temps lui a porté bonheur – Hôtel de Bourbon Mercure – 60-62 avenue Jean Jaurès – 18000 Bourges – Tel 02 48 70 70 00 www.hotel-bourbon.fr H1888@ACCOR.COM

A la Villa C, une ancienne maison de maître transformée en hôtel où Anne-Olivia et son époux sont particulièrement présents pour leurs clients. Tout y est « fait maison », vraiment, comme à la maison : le petit déjeuner, le gâteau pour un tea time, la restauration de dépannage. Non loin du bar, au coin du feu, on se sent chez soi… – Villa C 20 avenue Henri Laudier – 18000 Bourges – Tel : 02 18 15 04 00 www.hotelvillac.com contact@hotelvillac.com

Ce reportage a été réalisé grâce à Tourisme & Territoires du Cher. www.tourisme-territoiresducher.fr et à Bourges Berry Tourisme 21 rue Victor Hugo 18000 Bourges. Tel : 02 48 23 02 60 www.bourgesberrytourisme.com contact@bourgesberrytourisme.com

(Prochain reportage le 23 octobre… Je vous emmènerai en Corrèze découvrir l’une des dernières corderies traditionnelles de France…)

Vous aimez mon travail ? Permettez-moi de vous prévenir des prochaines parutions.