Tout le monde – ou presque – la connaît, parfois remarquablement bien, le plus souvent de façon relativement superficielle, rapide, de cette rapidité induite par la vitesse avec laquelle nous courons après le temps, la vie, et une certaine consommation. Lorsque je voyage où que ce soit, en France ou ailleurs, a contrario, je prends mon temps. Je sais et j’accepte que je ne verrai pas tout d’un lieu et j’ajoute que cela est tant mieux, je ne veux surtout pas “tout voir“. Je veux qu’il me reste un petit quelque chose, un petit manque, une réserve pour un autre rêve, pour une autre fois ou peut-être pas…comme un espoir, toujours possible, l’idée d’un plaisir encore à venir…

A Venise d’emblée, je n’ai presque rien voulu voir car, même en faisant l’effort de ralentir, refuser, essayer d’entrer en moi-même pour y sentir, en réflexion, le miroitement de la ville. Je savais que cela serait difficile, extrêmement difficile de ne pas subir le flot (plus de 30 millions de touristes par an ! ), l’assaut, le mouvement, d’une consommation visuelle touristique qui touche à l’hystérie. Alors à Venise, dès l’abord, j’ai refusé et j’ai fait le choix de ses secrets. Oh pas de tous, là non plus… Juste quelques uns… Comme un jeu de piste… Une quête poétique et point trop sérieuse mais pleine de charme. J’allais à contre courant, à contre flot pour trouver ses mystères, ses énigmes, ses incognitos et, que c’était bon. Surtout ne pas faire, je dirai presque, ne rien faire de ce que tout le monde fait pour apprendre à sentir différemment cette ville. Ma première fois de Venise ne devait ressembler à aucune autre, comme la première nuit d’un nouvel amour. Je savais qu’à mon retour toutes les personnes ayant été à Venise, ou non d’ailleurs, me demanderaient : As-tu vu ci ? As-tu vu ça ? et puis ça et encore ça ? Et à chacun, je dirai non… Non, je n’ai rien à cocher sur la grande liste des merveilles vénitiennes à voir. J’ai fait un autre choix, différent, mystérieux et drôle, aussi…

Ce choix fait le sujet du reportage que je vous offre aujourd’hui pour fêter les un an de la création de cette plateforme lesvoyagesdeberengere.com et vous remercier de votre merveilleuse fidélité. Un reportage comme une nouvelle invitation à prendre son temps, à rêver beaucoup, à ressentir encore plus, à voir, différemment, car, ici, est-il possible d’échapper à l’énormité de la beauté de Venise, son indécente beauté, comme celle d’une femme si divinement belle qu’elle stupéfie.

Le nom de Venise tient de Venète et Vénus ce qui en fait, presque d’office, une reine de beauté et d’amour. Flavius Josèphe, un historien judéo-romain d’avant J.C.,  aurait identifié les Vénètes, un peuple aux origines bibliques, comme étant les Paphlagoniens originaires du sud de la Russie. Ceux-ci seraient les descendants de Rifath, arrière petit fils de Noé. On retrouve aussi mention de l’existence de ces Vénètes dans les écrits d’Homère. Ce peuple guerrier, entrepreneur et particulièrement religieux vénérait Reithia, correspond à Héra chez les Grecs et Junon chez les Romains.

Ces Vénètes nommaient la planète Vénus du nom de leur déesse dans le sens de Qui est Droite, Juste, Noble. Ces beaux qualificatifs leur échurent d’une certaine façon, puisque les Huns et les Romains, les appelèrent Vénètes dans le même sens étymologique que celui qu’ils donnaient à Reithia-Vénus, y ajoutant déjà les adjectifs Splendide et Sérénissime ! Ce dernier mot renvoyant directement au système de gouvernement autonome de Venise lié à l’influence de la Déesse-Mère primitive, donc à un système bien antérieur au gouvernement des Romains.

Vénétie vient du latin Uénus c’est-à-dire Vénus, terme englobant lui-même le W : fille et le Anu : ciel des Sumériens, ce qui fait de Vénus : la fille du Ciel. Dans la mythologie gréco-romaine, Vénus est à la fois déesse du soir favorisant l’amour et la volupté et déesse du matin induisant les conquêtes et les actions guerrières. Ce portrait semblerait bien correspondre à la Reithia des Vénètes et ce fut donc sous cette influence que Venise fut fondée le 25 mars 811 ap. J.-C.

C’est par un petit trou sur la façade du palais Sorenzo que je commençais ma jolie promenade à choses cachées. A quelques calle derrière la basilique San Marco en se dirigeant vers le quartier de Castello, depuis le Pont de l’Angelo, j’aperçus, au dessus d’un ange un peu noirci, un trou. Ce trou serait là depuis 1552 me dit la légende et c’est le diable qui l’aurait fait...

En ce temps là, un avocat de la Curie du Doge habitait ce lieu. Sous ses beaux sourires et ses gestes onctueux, l’homme était malhonnête. Un soir, ayant invité à sa table le père capucin Matteo da Bascio, celui-ci démasqua le diable en l’incarnation d’un singe bien malin qui effectuait des tâches ménagères pour l’avocat. Il n’attendait qu’une chose : pouvoir emmener ce dernier en enfer – car il le méritait amplement!- dès qu’il oublierait de réciter sa prière à la Vierge chaque soir. Le père Matteo ordonna à Messire le diable de quitter immédiatement les lieux ce que fit ce dernier en traversant le mur et y laissant le fameux trou. Lors du dîner qui s’en suivit, le père Matteo fit tant pour montrer à l’avocat les vilenies de son passé, que celui-ci, pleurant de contrition, le remercia de la grâce obtenue tout en manifestant sa crainte que le diable ne revint par le trou qu’il avait fait. Le bon père Matteo lui recommanda alors de faire poser, autour du trou, la statue d’un ange.

En continuant dans Castello, non loin de l’église San Giovanni in Bragora, se cache probablement ma légende préférée car elle touche à ma fée chérie, la fée Mélusine. Passant depuis la calle del Pestrin par le sottoportego dei Preti bien sombre et ouvrant sur la salizada del Pignater, juste avant de franchir le porche, je levais la tête et découvris dans l’ombre un cœur rouge. Car…

Il était une fois un jeune pêcheur Orio qui, toujours, lançait ses filets près de Malamocco un hameau sur l’île du Lido. Une nuit qu’il remontait ses filets avant de rentrer chez lui, il entendit une voix lui demander : «  S’il te plaît, libère-moi, je t’en prie » et dans le même temps, vit le visage d’une jeune femme merveilleusement belle sortir des eaux. Son corps était formé d’une grande queue de poisson, elle lui dit : « Ne t’inquiète pas, je ne suis pas une sorcière mais la fée Mélusine. » Orio tomba immédiatement amoureux et lui parla jusqu’à l’aube et toutes les nuits suivantes.

Le temps passa, un jour, Orio voulut épouser sa belle fée. Celle-ci accepta à la condition qu’ils ne se verraient pas les samedis jusqu’à leur mariage car il lui fallait avoir des jambes pour l’épouser. Tout se passa bien pendant deux semaines mais le troisième samedi, Orio n’y tint plus et courut à leur lieu de rencontre habituel. Là, il vit un grand serpent sortir des eaux lui disant : “Je t’avais pourtant dit de ne pas venir ! Un maléfice me contraint à me transformer en serpent tous les samedis, pourtant si tu m’épouses, je serai belle comme tu m’as toujours vu.”

Orio épousa Mélusine, ils eurent trois enfants, mais la fée tomba malade et mourut. Orio, bien seul et triste avec ses enfants, pensait ne pas s’en sortir entre son travail et sa maison à tenir, cependant curieusement chaque soir lorsqu’il rentrait tout était magiquement propre et en ordre. Toutefois, un jour, il rentra plus tôt et, découvrant un serpent dans sa cuisine, le tua. A partir de ce soir-là, le désordre régna sans discontinuer car, en ce reptile, Orio avait définitivement tué sa femme très aimée, la fée Mélusine.

Le cœur rouge fût poser là où était leur maison. Ce cœur est un porte-bonheur, touchez-le, faites un vœu et celui-ci se réalisera dans l’année, dit-on.

Vers les jardins de la Biennale, toujours dans Castello, la viale Garibaldi expose au passant un promontoire rocheux sur lequel se trouvent deux statues. La plus haute est celle de Garibaldi, la seconde serait celle d’un fantôme

Un jour de 1921, alors qu’un certain Vinicio Salvi se promenait dans les jardins tout en s’approchant de la statue du général, il reçut un coup si violent sur le bras qu’il en tomba. Tout en se relevant, il vit une « ombre rouge » s’éloigner. Ses amis se moquèrent de lui quand il raconta sa mésaventure, lui faisant remarquer qu’en fait d’ombre rouge, il s’agissait très certainement des effets d’une “ombra”, – un petit verre de vin rouge en vénitien. Mais quelques temps plus tard, ce fut un couple d’amoureux puis un pêcheur qui en récupéra une bosse, qui eurent à faire avec l’ombre rouge. On s’inquiéta et des vigiles se rendirent sur les lieux où ils furent projetés en arrière par l’ombre rouge qui se matérialisa devant eux, prenant la forme de Giuseppe Zolli un partisan de Garibaldi en chemise rouge. Il avait promis à Garibaldi de le surveiller même après sa mort et tint parole. Dans un beau geste de sympathie pour ce fantôme si fidèle à ses engagements, les habitants du quartier firent ériger une statue de ce zélé protecteur près de son général et l’ombre rouge disparue à jamais

En remontant vers Cannaregio, mais toujours dans Castello, je passais par la chapelle de la Vision de Saint Marc située au fond du couvent de San Francesco della Vigna. Cette chapelle désaffectée, sans grand intérêt architectural ou artistique, est cependant l’objet d’une légende concernant la fondation de Venise car c’est ici qu’un ange serait apparu à Saint Marc – ce dernier était en route pour une mission d’évangélisation – pour lui signifier que ce lieu serait celui de sa sépulture par ces mots : “La Paix soit avec toi, Marc, ici reposera ton corps.” Phrases et mots qui, en substance, devinrent la devise de Venise : Pax tibi Marce Evangelista meum. L’ange aurait ajouté que Marc avait encore bien des épreuves à traverser mais, qu’après sa mort, on élèverait ici une cité dont il serait le protecteur.

Dans le quartier de Cannaregio, calle della Testa au n°6216, une tête sculptée au nez et au menton bien ébréchés mais les yeux fixes, effrayés, est accrochée au mur de la maison du bourreau qui y vécut au XVe siècle. Dans sa bouche ouverte, la République de Venise venait y mettre les messages concernant les prochaines exécutions pour que le bourreau se tint prêt à l’ouvrage…

Dans le même ordre de détails riches d’enseignements sur la vie d’antan, à l’angle de la rue et du sottoportego del Traghetto, là où deux petites ancres porte-bonheur sont accrochées au mur et que l’on tape contre le mur quand on passe en faisant un vœu, juste à l’arrière de ce bâtiment, on voit deux anneaux en métal qui servaient, a priori, à fixer les chaînes du pilori où l’on exposait les prisonniers à la vue des passants.

Le jour était de brume… Je longeais la lagune blanche, grise, blafarde cernée d’un brouillard léger lui donnant des teintes laiteuses et, ainsi, une beauté pâle, languide, mourante. Ces tons en demi-teintes exaltaient sa poésie si parfaitement accordée à la quête de ses contes mussés. Si l’afflux touristique peut facilement révulser le visiteur sensible, délicat, l’esthète ne pourra s’empêcher d’être bouleversé par la beauté de Venise. Il lui sera difficile de ne pas s’incliner, vaincu, par sa souveraine séduction. En longeant le Fondamente Nuevo, bien moins fréquenté que San Marco, je me laissais pénétrer par le charme presque douloureux de cette promenade aux bords des flots d’un vert de gris fondu dans le ciel épais de brume blanchie. De l’autre côté, j’apercevais l’île de San Michele abritant ce qui fût un monastère puis une prison et qui devint le cimetière de Venise. Oserai-je dire que l’instant, hypnotique, touchait à une certaine perfection ?

Mon Carnet de Notes

A chercher…

Le trou au dessus de l’ange de la façade du palais Soranza. Depuis le pont de l’Angelo entre le quartier San Marco et celui de Castello

Le cœur rouge au dessus du porche à l’intérieur du sottoportego dei Preti juste avant de sortir sur la salizada del Pignater – Castello

La statue de Giuseppe Zolli – Viale Garibaldi – Castello

La chapelle de la vision de Saint Marc – dans la cour de l’église San Francesco della Vigna – Castello.

La tête de la maison du bourreau Calle della Testa n°6216 dans Cannaregio.

Les ancres porte-bonheur à l’angle de la rue et du sottoportego del Traghetto et de l’autre côté, les deux anneaux entre la rue Malvasia et le campiello de la Cason dans Cannaregio.

A lire

Venise insolite et secrète de Tomas Jonglez et paola Zoffoli editions JonGlez. Je n’ai guère eu le temps ni l’envie, je le reconnais, de lire tous les guides concernant Venise, mais celui-ci a de remarquable qu’il permet de découvrir vraiment différemment cette ville trop dite, trop vue et finalement de céder à la puissance de sa séduction, même si on ne le veut pas. Venise est une Vénus, n’est-ce-pas ?…

En plus d’un guide de voyage, il est toujours bon, de partir avec quelques ouvrages choisis pour accompagner la découverte voire accentuer le ravissement de certains instants. Mon choix est très loin d’être exhaustif mais il vous dit ce qui était dans mes poches, en toute simplicité, lorsque je me rendis à Venise.

Le goût de Venise ed Mercure de France. Ces recueils de textes de différents auteurs sont toujours un bonheur à lire peu importe la thématique. Tout est parfaitement bien pensé et senti de cette collection du Petit Mercure, ce goût de Venise ne déroge pas et de surcroît se glisse, vraiment, de part son format, dans la poche. Impossible de s’en priver, il est le plaisir assuré de se poser dans une osteria ou une trattoria et au moment du café, d’en lire quelques pages.

Esquisses vénitiennes de Henri de Régnier. Editions Complexe. Avant, pendant, après, j’ai lu et relu cet ouvrage empreint d’une grande délicatesse, une certaine forme de nostalgie et une parfaite élégance. Il imprimait à la ville un rythme qui, s’il n’était pas le mien, m’accompagnait, cependant, comme un ami.

Je remercie Serge Davoudian pour le soutien logistique qu’il a apporté à mon séjour vénitien ainsi que Lolly Paola Mildonian pour la gentillesse et la générosité avec laquelle elle m’a racontée les merveilles cachées de sa ville tant aimée.

Vous aimez mon travail ? Permettez-moi de vous prévenir des prochaines parutions.