En 1516, le roi de France, François Ier s’arrêtant à Marseille après la victoire de Marignan, constate que rien ne protège la belle cité phocéenne contre une invasion toujours possible. Il ordonne alors la construction d’une forteresse sur l’île d’If. Un peu plus de trois siècles plus tard, en 1844, Alexandre Dumas lui confère une notoriété qui dépassera largement les frontières françaises en faisant de ce fort le lieu de détention de son célèbre héros le comte de Monte-Cristo.

Dans ce reportage, dans cet article que je vous écris, il s’agit, à nouveau d’une rencontre d’importance pour moi. Oui, je fais partie des milliers de lecteurs fascinés par Edmond Dantès comte de Monte-Cristo. J’irai plus loin, le comte de Monte-Cristo est à moi, il est mon comte de Monte-Cristo. Je l’ai rencontré, j’avais 11 ans, je crois bien. Je ne l’ai plus jamais quitté. Il a été et il est, encore et pour toujours, mon père spirituel. L’homme qui m’a guidé dans la nuit, dans le noir, l’homme qui m’a donné des valeurs qui, aujourd’hui encore, me sont essentielles.

Il est une lecture rituelle dès que nécessaire et je n’hésite jamais entre lui et un nouveau roman. Il fait parti de ma famille imaginaire, ma famille de cœur et il a une place de choix. Fin mai, en débarquant, toute émue, sur l’île d’If, entre deux reportages que je suis entrain de réaliser à Marseille, je vais à un rendez-vous. Un rendez-vous avec l’Histoire, avec mon enfance, avec ce père que je me suis fabriquée… Je vais glisser mes pas dans une réalité qui m’a fascinée toute mon adolescence et finalement découvrir que cette réalité a très vite flirté avec un caractère de légende, une dimension romanesque involontaire…

Le château d’If – dessin sur page de roman Bérengère desmettre

Concrètement, l’île d’If fait 33 125 mètres carrés de superficie. Sa largeur maximale atteint 180 mètres et sa longueur maximale n’excède pas les 300 mètres. Elle s’intègre dans le site protégé des îles du Frioul, situé à deux kilomètres de Marseille dans une zone classée Natura 2000. Abritant près de 400 espèces végétales et une bonne centaine d’espèces d’oiseaux dont des goélands qui, lors de ma visite, m’offrirent le spectacle de leur famille, l’île d’If est intégrée au Parc National des Calanques créé en 2012. Par ailleurs quand le soleil brille, ses eaux sont d’une grande beauté, ses fonds marins comportent des habitats d’exception et le panorama sur Marseille est remarquable.

Historiquement, nous savons que François Ier ordonna l’édification d’une forteresse militaire et stratégique en 1516. Mais il faudra attendre 1524 et une attaque de Charles Quint envers Marseille pour que les premiers murs du château soient construits protégeant, enfin, l’accès au port de Marseille. La construction de cet édifice promis à un destin si particulier se termine en juillet 1531. Il forme un carré de 28 mètres de côté, flanqué de trois tours cylindriques percées de larges embrasures de tirs.

Par une certaine ironie, le mur d’enceinte sera bâti en 1591, « contre » ou en « protection » de Marseille par le gouverneur d’If. Ce dernier est un fidèle du roi Henri IV, ancien protestant, que Marseille ne veut pas reconnaître car partisane de la Ligue catholique. La ville accueille les troupes ennemies du duc de Savoie aussi pour protéger le royaume de France d’un assaut, le gouverneur fait bâtir une enceinte avec l’aide des troupes florentines.

Elle sera surélevée une première fois par l’ingénieur militaire Raymond de Bonnefons en 1604 puis par Vauban en 1701. Celui-ci n’a pas été tendre pour le lieu « Tout est mal fait et bâti très négligemment. » lui reproche-t-il. Il fait édifier le bâtiment de corps de garde appelé la Caserne Vauban.

Ce château d’If si redouté ne fut jamais attaqué, si bien qu’au regard de son inutilité militaire, il fût décidé d’en faire une prison d’Etat dès l’année 1580 qui la vit accueillir son premier prisonnier, vraisemblablement le chevalier Anselme, accusé de complot contre la monarchie. Suite à la promulgation de l’Edit de Fontainebleau révoquant l’édit de Nantes dès 1685 et durant deux siècles, 3500 protestants y seront emprisonnés pour y mourir ou finir enchainés sur les galères de Marseille.

Des révolutionnaires de 1848 y laisseront leur signature gravée sur les murs de la cour intérieure. En 1852, 304 républicains opposants à Napoléon III y attendront la déportation au bagne. Les derniers prisonniers seront des Allemands durant la Première Guerre Mondiale.

Les conditions de vie des prisonniers rassemblés dans une grande pièce sont sordides et laissent peu de chance de survie : promiscuité, manque d’hygiène…

Cependant, moyennant une pistole par jour, certains prisonniers occupent une chambre particulière pourvue parfois d’une cheminée et, j’ai presque envie de dire que, c’est à cet étage-là que la réalité flirte furieusement avec le romanesque. Ces prisonniers privilégiés peuvent y lire, y écrire comme Mirabeau, futur tribun de la Révolution, que son père voulut « guérir » de son penchant à la débauche et au libertinage, en le faisant emprisonner dans les lieux. Il y rédigea un Essai sur le despotisme

Certains y vivent et y reçoivent, parfois même, fastueusement comme le célèbre Homme au masque de fer dont on ne connaîtra probablement jamais la véritable identité et qui reste l’une des plus grandes énigmes de l’histoire de France. Il vécut, masqué toujours, de prison en prison mais toujours logé princièrement et recevant la visite régulière de la reine Anne d’Autriche. A lui seul, il est un roman dans une réalité. D’autres, enfin, y viennent attendre qu’on veuille bien… les enterrer avec les honneurs qui leurs sont dues… Ainsi, le général Kléber fût le dernier prisonnier célèbre du château d’If, un prisonnier post-mortem. Son cercueil resta dans une des petites cellules durant 18 ans…

La situation insulaire et l’architecture de la forteresse rendent toute évasion impossible. Plus merveilleuse encore, sera donc l’évasion d’Edmond Dantès imaginé par ce génial Alexandre Dumas. L’auteur dépeint des conditions de détentions terribles pour son héros et son ami l’Abbé Faria et narre, à mon avis, l’un des épisodes les plus profonds et les plus passionnants du roman dans cette formidable amitié et transmission de connaissances (et de richesse) qui va modeler l’âme d’Edmond Dantès et en faire dans l’ombre du cachot le futur comte de Monte-Cristo.

La transmission des Connaissances – dessin sur page de roman Bérengère desmettre

Dans la réalité, la fausse cellule de Monte-Cristo, je l’avoue, m’a bien moins impressionnée que le faux cachot de l’Abbé Faria, sombre, noir et bas de plafond… Mais le souffle et la puissance narratrice du roman d’Alexandre Dumas auréolent tant les lieux qu’il m’est impossible d’être déçue. Je vis mon rendez-vous avec ce lieu mythique et ses réalités avec délectation. Le ciel est gris chargé de pluie. C’est encore mieux. Je suis ravie, car Edmond Dantès en arrivant au château d’If, de nuit, n’eût guère un beau soleil pour l’accueillir. Je me sens le cœur accompagné d’un temps parfait pour penser à la vie de mon héros de toujours, en ces lieux.

Entrée de cachot dit de l’Abbé Faria

Bien avant moi,  les premiers visiteurs-lecteurs du Comte de Monte-Cristo débarquent dès 1848 alors que la prison est toujours en fonction. Sa fermeture définitive a lieu en mars 1880 avec une remise en service momentanée durant les deux guerres mondiales. Le lieu est classé monument historique le 7 juillet 1926 et géré depuis par le Centre des Monuments Nationaux.

Une exposition permanente sur Alexandre Dumas est installée dans la pièce commune et, dans une des petites cellules de l’étage l’artiste Bernard Belluc a réalisé une installation permanente en hommage au général Kléber et à Alexandre Dumas. Dans une autre cellule, sont disposés deux panneaux qui permettent à tous les amoureux du célèbre roman de laisser à leur tour, eux aussi, un trace, un graffiti de leur passage.

Quand je quitte le fort, un grand vent a dégagé le ciel. Le soleil rayonne, l’eau est transparente, verte, bleue… magnifique… Je repense à la visite que fera le comte de Monte-Cristo au château d’If, à la fin du roman… Sous un grand soleil, il vient chercher la réponse à ses doutes… Il vient se souvenir et dans ses souvenirs puiser le fondement et l’approbation de ses faits et gestes… Je me sens heureuse, pleinement en harmonie avec mon comte, mon père, mon héros… comme si sa pensée était là avec moi, véritable réalité issue de ce mythe fantastique.

MON CARNET DE NOTES

Centre des monuments nationaux – Château d’If – Embarcadère Frioul If Express (Toute l’année) – 1 quai de la Fraternité – 13001 Marseille – Tel : 0491590230 – 0603062526 . Possibilité de restauration rapide sur l’île d’avril à octobre – www.if.monuments-nationaux.fr

 Du 3 avril au 1er octobre – ouverture tous les jours de 10h à 18h

Du 3 octobre au 2 avril : Tous les jours sauf le lundi de 10h à 17h.

Fermé les 1er janvier, 1er mai et 25 décembre

Plein tarif : 6 euros – Tarif réduit : 5 euros – gratuit pour les – de 18 ans et les personnes handicapées avec leur accompagnateur.

à lire ou relire : Le Comte de Monte-Cristo de Alexandre Dumas- tome I et II – Editions Le Livre de Poche

Ce reportage a été réalisé grâce à l’aimable autorisation des Monuments Nationaux et au soutien logistique de www.myprovence.fr et www.marseille-tourisme.com