Pour terminer cette saison, je vous propose d’aller dans le petit village d’Essoyes, visiter la maison familiale des Renoir ouverte au public depuis juin 2017.  Sa réhabilitation et sa restauration par la production Clap 35 ont fait l’objet d’un gros chantier qui débuta deux ans auparavant à la volonté du Conseil départemental de l’Aube et de la commune d’Essoyes. Le résultat est somptueux et impressionnant, notamment le merveilleux travail réalisé par la décoratrice de cinéma Catherine Jarrier. Celle-ci nous offre un moment de vie arrêtée, un instant suspendu dans le temps de l’année 1905…

…Au rez-de-chaussée, Auguste Renoir vient d’abandonner ses pinceaux mais il va les reprendre d’un instant à l’autre… A l’étage, Aline, sa femme a laissé un courrier en attente dans sa chambre pour descendre à la cuisine et,… moi,… en douce, pendant que je fais mon reportage, je rêve de prendre la place de l’un des enfants dans leur chambre qui ressemble de façon surprenante à la chambre de certains petits héros de la Comtesse de Ségur…

Pierre-Auguste Renoir rencontre l’amour et le joli village d’Essoyes à peu près en même temps. Le premier, en la personne de la belle Aline Charigot, va entrer dans sa vie en 1880, le second dont la première est originaire, deviendra un port d’attache, un endroit de ressources, le lieu de pique-niques, parties de pêches, baignades dès 1887. Presque dix ans plus tard, la réussite du peintre est telle qu’il peut se permettre d’acquérir une maison de 400m2 sur le haut du village. Durant plus de trente ans, il y revient chaque été jusqu’à la fin de sa vie louant la lumière et la douceur de ce coin de paradis, son charme, la simplicité des habitants. 

Il peint au milieu de sa famille, de ses amis dans le grand salon-atelier avec les rires des enfants (les siens et ceux de ses amis), les conversations de Julie Manet, Ambroise Vollard, Georges Rivière, Cézanne fils… et les petits concerts de musique – avec une inclinaison toute particulièrement pour Mozart et Offenbach. L’atelier au fond du jardin (bien triste, bien décevant, en comparaison de la maison quel dommage qu’il n’ait pas fait parti du projet de réhabilitation !) sera construit plus tard. A la mort du peintre en 1919, la maison reviendra à son fils ainé, Pierre qui continue d’y venir avec sa propre famille et ses frères. Puis lui-même la transmettra à son fils Claude Jr qui en fera don à sa fille Sophie, la dernière propriétaire de la maison.

En 2012, quand Sophie Renoir vend cette maison familiale à la commune d’Essoyes, la mairie a entre les mains une demeure ayant subie de nombreuses transformations, chaque génération l’ayant marquée de son empreinte. La mairie envisage une restauration complète devant préserver l’authenticité du bâtiment et l’âme de ce lieu tout en créant un véritable sentiment de vie et d’intimité. La production Clap 35, spécialisée dans la muséographie, choisit de faire appel au talent de Catherine Jarrier. Cette décoratrice de cinéma excelle à inventer les espaces et les univers de vie des gens absents. Les traces des gens dans la vie la fascinent. Ils sont la marque du fantôme, de celui qui fût et qu’elle révèle à nos yeux éblouis. 

Le travail a commencé par plusieurs réunions de chantier car la réhabilitation devait être structurelle et architecturale. Il était impératif de mettre la maison aux normes pour qu’elle puisse être ouverte aux visiteurs. Un architecte spécialisé s’occupa du gros œuvre et réalisa aussi les travaux de peinture en accord avec la décoratrice.

Mais auparavant, il fallait replacer la maison dans le contexte de la date qui a été choisi pour la faire revivre 1905. Pour cela, Catherine Jarrier entrepris un travail historique mêlant entretiens et lectures dont une rencontre avec Sophie Renoir, un peu rapide mais suffisante pour qu’elle lui livre quelques souvenirs notamment que son arrière grand-père Auguste aimait les choses simples et la vie au milieu de ses enfants. Un rendez-vous très important pour Catherine eut lieu avec Anne Distel, conservateur général honoraire du patrimoine au musée d’Orsay et spécialiste de Renoir. Enfin, une lecture en particulier, celle du livre écrit par Jean Renoir sur son père, acheva de nourrir son imaginaire si sensible à la trace laissée par l’absent…

En parallèle, en véritable archéologue des mémoires d’une maison, Catherine fit réaliser différents sondages des murs pour aller au plus loin dans le passé de la maison. C’est ainsi qu’elle découvrit, sous 4 à 5 couches, le papier peint initial du salon-atelier. C’est ce papier refait à l’identique que nous pouvons voir sur les murs de cette pièce si particulière où Auguste Renoir aimait tant à travailler.

Riche de sa moisson d’émotions, de souvenirs, de détails de vie précis, de mots et des traces mémorielles livrées par la maison, Catherine Jarrier a réalisé, ensuite, des planches d’atmosphères pour les différentes pièces, accompagnées de croquis très rapides. Les peintures furent choisies et posées, les papiers peints furent fait à la planche, spécialement, pour chaque pièce sauf la chambre de Renoir, les tapisseries furent réalisées sur mesure à Paris.

Chambre de Auguste Renoir à Essoyes – aquarelle et encre de chine Bérengère desmettre

Enfin, chaque week-end, Catherine, secondée par une assistante, parcourt la France pour chiner les objets qui viendront donner vie à chaque décor imaginé pour chacune des pièces. Ce laborieux mais passionnant travail dura un an. Pour certains meubles, Catherine fit parfois appel à des peintres de cinéma comme pour la très belle cuisinière qui orne la cuisine. La décoratrice l’ayant trouvée sur le Bon Coin venant d’une vieille demeure bourgeoise près de Rennes, toute rouillée, il a fallu lui redonner les couleurs et le lustre de la vérité… En la contemplant dans la cuisine, je vous avoue que je n’y ai vu que du feu si je puis me permettre l’expression… Je la croyais totalement opérationnelle ce qui n’est, pourtant, pas le cas, comme pour aucun des meubles présents.

La cuisine de la maison Renoir à Essoyes – aquarelle et encre de chine Bérengère desmettre

Quatre semaines avant l’ouverture, Catherine et une petite équipe (deux peintres, déménageur, accessoiriste du meuble etc.) ont mis en scène les objets patiemment chinés. Pour le jour de l’ouverture officielle, tous les bouquets, inspirés par les peintures de Renoir, étaient de fleurs fraîches, il était aisé d’imaginer qu’ils sortaient des mains d’Aline… Le dernier geste de Catherine a été de mettre les miettes… ce qui pouvait être vivant…

De fait, chaque pièce porte le sceau, l’empreinte du bonheur, cette atmosphère si poétique de certaines maisons de famille heureuse. J’y suis restée plusieurs heures à travailler, j’y serai bien restée plus… J’y serai bien restée vivre…

MON CARNET DE NOTES

Du côté des Renoir 10360 Essoyes www.renoir-essoyes.fr.

Centre Culturel Renoir – Maison Familiale des Renoirs. Commune d’Essoyes en Champagne « Le village des Renoir. » 9 place de la Mairie – 10360 Essoyes Tel : 03 25 29 10 94 accueil@renoir-essoyes.fr

A voir :

Outre l’évocation si remarquable de la vie de Renoir dans cette maison en l’été 1905, il faut aussi découvrir les expositions suivantes :

Dans la maison familiale, Du 1er juin au 30 septembre 2019 « Evocation de l’exposition Renoir de 1934 par Paul Rosenberg »

A l’espace culturel Renoir, du 6 juillet au 29 septembre 2019 « L’histoire du cinéma et des Renoir de 1895 à 1980 » par Jean-Pierre Robache. Du 5 octobre au 3 novembre 2019 « Autour des Renoir », une exposition UNESCO. – du 6 novembre au 30 novembre, une exposition de photos « Renoir, 30 ans de présence dans l’Aube. »

Le 3 décembre 2019, commémoration du centenaire du décès de Pierre-Auguste Renoir au cimetière d’Essoyes en Champagne.

Par ailleurs durant tout l’été, chaque vendredi à 14h30 et à 17h30, conte « Entrez dans le tableau » par Sarah Hacquart – guide touristique… Un conte à partir d’une œuvre pour découvrir le caractère d’Aline, la femme de Renoir et les divergences entre la campagne et la ville à la fin du 19ème siècle. Réservation obligatoire : www.linstanthorsdutemps-guide.com ou 06 17 79 50 31. 5 euros pour les adultes. 3 euros pour les enfants à partir de 8 ans.

A lire :

Pierre-Auguste Renoir, mon père de Jean Renoir. Ed Gallimard. Folio

Renoir : il faut embellir de Anne Distel. Ed Gallimard, coll « Découvertes Gallimard/Arts »

Ce reportage a été réalisé grâce au CRT Champagne-Ardenne 5 rue de Jéricho 51000 Châlons-en-Champagne Tel : 0326218580 www.tourisme-champagne-ardenne.com