En ce jour de la Fête du travail, j’ai souhaité vous présenter l’un de ces métiers d’artisans d’art que j’aime tant. Aussi, il y a quelques mois, poussant la porte d’un atelier, un peu caché, bien au calme dans une cour intérieure parisienne, j’ai découvert, enchantée, une nouvelle profession dont je ne connaissais rien et qui pourtant touche à un objet qui est l’un de mes amis les plus nécessaires en ma vie, depuis l’enfance… le livre… Car Ségolène d’Ornellas est relieuse et restauratrice de livres anciens.

Après un Bac général, Ségolène d’Ornellas se destinait à l’enseignement dans le primaire. Elle commença ses études tout en s’ennuyant grandement dans cette voie. A peine âgée de vingt ans, elle tomba brutalement et gravement malade. Cette maladie fit l’effet d’un réveil brutal en sa vie qui s’enferrait. Elle prit conscience qu’elle devait agir, faire, vivre de ce dont elle avait envie, de ce qui la passionnait, le temps qu’il lui serait donné pour cela. Ce temps qui ne lui permettait plus le luxe d’une situation confortable. Ayant toujours été particulièrement fascinée par le monde des mains et l’histoire de l’artisanat français, elle s’interrogea sur l’artisanat qui pouvait lui plaire. Très rapidement, le livre de par sa complexité, sa beauté esthétique, sa fonction de transmission l’attira. Mais peut-on vivre d’un tel métier ?

Elle fit un stage de trois jours chez un restaurateur de livre. Ce fût le coup de foudre ! Certes, elle ne comprenait rien à ce que l’artisan disait bien qu’elle ait toujours eu une inclinaison pour le vocabulaire de l’artisanat, mais elle était littéralement fascinée par l’exercice de sa profession, les gestes qui se déroulaient devant ses yeux. Ce que comprenant, le restaurateur lui confia un glossaire à potasser dans la soirée. Le lendemain grâce à cette lecture nécessaire, elle se sentait déjà plus à l’aise et eut la confirmation de vouloir en faire son métier. Elle suivit une formation de quatre années aux Ateliers d’Arts Appliqués du Vésinet pour devenir relieuse puis se format encore pendant deux autres années au métier de restauratrice du livre imprimé, c’est-à-dire du livre imprimé dès la Renaissance jusqu’à nos jours. Enfin, elle prit le temps d’un CAP de reliure et de dorure à Paris.

Riche de ses savoir-faire, avec une amie, elle-même restauratrice de tableaux, Ségolène décida de transformer un ancien cabinet de comptable en atelier et toutes les deux, ainsi qu’une troisième comparse restauratrice de tableaux, ouvrirent le lieu en septembre 2017. Alors commenca la rude bataille pour se faire connaître et trouver des clients car il s’agit de vivre de son passionnant métier.

Ces clients, bibliophiles, collectionneurs, simples particuliers, peu à peu, arrivèrent déposant entre ses mains leurs ouvrages abimés, parfois rares,  et demandant soins et attentions ou un manuscrit imprimé qu’ils lui demandent de relier et en ce cas, il s’agit d’une création complète. La reliure d’un livre consistant à créer une couverture rigide protégeant le bloc texte imprimé dans le but de pérenniser son contenu.

Pour ceci qui répond le plus souvent à des particuliers qui veulent de belles éditions, le client choisit la structure du livre, son cuir ou sa toile, sa couleur, son papier. Souhaite-t-il un titrage ou décor avec ou sans or, en couleurs ou marqué à froid… Tous les formats sont possibles… Oserai-je dire que tous les rêves sont possibles ?

Son métier de restauratrice de livres anciens est probablement ce qui passionne le plus Ségolène. Le processus commence systématiquement par une enquête, non point policière mais nécessitant tout autant de patience dans l’investigation. Ségolène doit se mettre dans la peau de l’artisan qui réalisa le livre, il y a des années, des siècles, parfois dans des contrées lointaines. Le voyage imaginaire et son enquête sont, donc, dans le temps et l’espace… Et ainsi, elle tisse à partir de l’objet qui lui est confié, un dialogue entre l’artisan qui créa l’objet à une certaine époque et elle, interrogeant le livre sur sa vie de livre car tous les livres ont une vie, une vie en dehors de leur créateur, parfois même de leurs propriétaires. Sans comprendre son histoire, les matériaux utilisés, ce qu’il a vécu dans le temps, il est impossible de restaurer intelligemment et correctement un livre.

Certains ouvrages vivent des décennies dans des caves ou des greniers, lieux de stockages très prisés et pourtant, en général, absolument nocifs à l’objet car trop humides. L’humidité est génératrice de moisissure. Un livre moisi doit être isolé hermétiquement et ne peut entrer en contact avec d’autres livres. Par ailleurs, certaines moisissures de livres sont transmissibles à l’homme tant et si bien que Ségolène fait toujours appel à une société de décontamination pour traiter les ouvrages qu’on lui confie et qui souffrent de tels champignons.

Les deux autres ennemis du livre sont l’eau et le feu. La jeune femme eut un jour entre les mains, un livre qui avait pris l’eau. C’était une véritable éponge! Les soins dont elle a dû l’entourer ont duré neuf mois, dont toute une semaine très contraignante où elle dût le placer et le retourner toutes les heures, jour et nuit, sous un ventilateur. En séchant, le cuir se rétracta donnant de nouvelles sueurs froides à la jeune restauratrice qui finit, pourtant, par offrir une nouvelle vie à ce livre naufragé.

Lorsqu’on lui confie un livre, la première chose qu’elle fait est de dater sa reliure. Cette date n’est pas obligatoirement celle de l’impression du livre et chaque élément du livre doit être travaillé en fonction des techniques appliquées à l’époque de sa création. Comme dit précédemment, il lui faut aussi connaître toute l’histoire du livre soit par le récit du propriétaire de l’ouvrage soit par déduction. Ensuite, Ségolène établit un constat de tout ce qui est abimé dans l’ouvrage, de l’ordre dans lequel elle va travailler pour le restaurer. Elle fait un devis et, s’il est accepté par le propriétaire de l’objet, commence les soins.

Elle tente toujours de garder le maximum des matériaux d’origine, tout ce qui est récupérable, sinon elle refait à l’identique. Par exemple, un tel a une petite étiquette déposée au cours de son histoire sur le dos, Ségolène décolle la petite étiquette, restaure le dos puis recolle l’étiquette qui fait partie de l’histoire positive du livre si je puis m’exprimer ainsi.

Le XVIIIe siècle est l’âge d’or de la reliure, tout particulièrement en France pays de tradition écrite. Le livre, réceptacle, contenant et contenu absolus et parfaits de cette tradition, est donc un objet dont la réalisation fût poussée à un degré d’excellence. Enluminures, reliures, dorures, tout connut des heures de perfections, d’expressions somptueuses.

Au Moyen-Age, les reliures étaient en peau de porc ou de cervidé, les pages en parchemin, donc en peau là aussi. Puis, on passa aux peaux de chèvres, de veaux, de moutons et au papier pour les pages.  Les ais (plat de reliure) – ainsi appelés car en bois – le furent jusqu’au XVIe siècle. Ensuite, étant réalisé en carton, le plat de reliure garda cette simple dénomination.

Les livres des XVIIe et XVIIIe siècles survivent particulièrement bien aux outrages du temps à moins qu’ils ne soient mangé par les souris ou conservés dans un endroit humide, car la qualité de leur papier est excellente. Ce papier est constitué de cellulose, c’est-à-dire une composition de chiffons et de tissus…recyclés ! La densité du papier donnera le poids d’un livre.

 Au cours du XIXe siècle, le livre s’étant particulièrement développé, cette matière ou plus exactement les matières premières nécessaires à la réalisation de la cellulose si résistante et souple ont manqué et l’industrie du papier s’est tourné vers le bois. Ainsi, petit à petit, les pages des livres ont été faites de pâte de bois, une composition de papier qui jaunit, se casse et s’autodétruit en vieillissant. Comparativement à un ouvrage ancien, le livre du XXe siècle se désagrège et vieillit très mal.

Si Ségolène restaure tout type de livres, anciens comme plus modernes, elle ne restaure pas les manuscrits qui font appel à d’autres connaissances et sont du ressort d’un autre métier. Elle commence toujours par l’intérieur du livre, donc par le papier. Un livre utilise des matériaux qui sont très « vivants ». Quand on colle quelque chose d’un côté, l’autre côté va réagir. Il y a un sens et travailler dans le mauvais sens est problématique pour le papier. Il peut manquer des morceaux de pages qu’il faut recréer, fixer les pages volantes etc. Ensuite seulement, elle s’occupe de la reliure confiant toujours la dorure à un doreur professionnel.

Dans les belles histoires qu’elle a pu vivre avec les livres, il y a cette formidable aventure avec une bible en arabe qu’elle est allée restaurer en Irak. En trois mois, elle a pu sauver le papier après avoir passé des heures à remettre les pages écrites en arabe dans le bon ordre ! Mais elle n’a guère eu le temps de refaire toute la reliure qui pourtant le nécessitait. Et puis, il y a eu ce petit livre de Buffon si agréable à travailler grâce aux matériaux d’excellence chers au XVIIIe siècle ou encore le plus ancien ouvrage qu’elle ait eu dans les mains et qui était là lors de mon reportage, que j’ai donc pu photographier, ce livre en slavon du XVIe siècle. Quel bonheur ! Quelle chance que d’approcher de telles merveilles ! 

Mon Carnet de Notes

Ségolène d’Ornellas relieuse et restauratrice de livres anciens – 58 rue Letellier – 75015 Paris – tel : 0609538359 segolene@atelier-ornellas.com https://atelier-dornellas.com/

Pour suivre Ségolène d’Ornellas et son magnifique métier : sur Facebook : https://www.facebook.com/127518131219487/ , sur Instagram : atelierdornellas

(Prochain reportage à paraître le 15 mai… Je vous emmènerai dans la Creuse…)

Vous aimez mon travail ? Permettez-moi de vous prévenir des prochaines parutions.