En Lorraine, à Domremy-la-Pucelle à l’Ouest des Vosges et à Vaucouleurs au sud de la Meuse, commence l’une des plus incroyables pages de l’Histoire de France. Une page complexe, touffue, exceptionnelle, pleine de mystères, de secrets, de larmes, sur laquelle souffle un vent de merveilleux, d’héroïsme incontestable, de batailles, d’exploits, de trahisons aussi, un vent de drame digne des plus grands romans et pourtant, ce n’est pas un roman.

Quand je rencontre Jeanne, je commence à peine à lire, je me souviens, c’est une bande dessinée, j’ai sept ans, huit ans, guère plus, et je tombe amoureuse. C’est la première fois dans ma vie d’enfant qu’une telle émotion me submerge. De tout mon cœur, je suis bouleversée par Jeanne, je l’aime passionnément. Jeanne sera la première femme de ma vie. Alors, imaginez mon émotion quand plus de quarante ans après, je me retrouve en cette Meuse, rugueuse, verte, brune, blanchie par endroits, au bord de son fleuve éponyme d’un gris de métal. Jeanne vient d’ici, de cette terre de silence, calme et vraie.

Et quand je la parcours en ce premier jour de mes reportages dans ce territoire, j’y sens une âpreté qui me plaît, qui me touche. Lorsque le soleil l’illumine, il met en valeur un dessin paysager d’une grande simplicité. Mais peut-être est-ce en cette première fin de journée que je vais la préférer… une Lorraine de gravité paisible, enveloppée dans ce bleu d’hiver et où coule une Meuse à l’eau trouble, dense, bordée de saules. Il me semble que le ciel, le temps et la terre sont dans une harmonie parfaite pour ma découverte de ces lieux où l’aventure de Jeanne débuta.

Jeanne est née en 1412 à Domremy-la-Pucelle. Elle est la dernière enfant d’Isabelle Rommée et de Jacques d’Arc, un couple de paysans plutôt aisés. Dans son village, on l’appelle Jeannette et contrairement à l’idée reçue, elle n’aurait pas été bergère mais bien une jeune paysanne au destin tout tracé : connaître et pratiquer les travaux réservés aux femmes jusqu’au moment où son père la marierait à un jeune homme d’une égale condition sociale, normalement, plus âgé d’une dizaine d’années. Elle ne sait ni lire ni écrire mais, aux côtés de sa mère, apprend très tôt ses prières, l’art de filer au fuseau et de coudre. Selon la médiéviste Régine Pernoud, elle représente le chrétien moyen de son temps à une époque où le christianisme est naturellement assimilé à la vie quotidienne.

Toutes ces spécificités d’un temps révolu, ces particularités, ces rites et bien d’autres éléments encore sont abordés, présentés, expliqués au visiteur, adulte comme enfant, qui visite le Centre Johannique de Domremy-la-Pucelle, espace d’interprétation, créé en 1999, ayant un tout nouveau parcours offrant une plongée passionnante dans l’imaginaire et la mémoire du Moyen-Âge durant la guerre de Cent Ans autour des « Visages de Jehanne ».

Dans une scénographie contemporaine, souvent ludique et interactive, j’appréhende le cadre intime de l’enfance de Jeanne et le quotidien des habitants dans la campagne médiéval. J’y trouve la réponse à de simples questions qui donnent vie à l’humain dans une familiarité le racontant mon ancêtre certes, mais aussi mon frère, le semblable-à-moi, le comme-moi : Comment allaitait-on les nourrissons? Comment s’instruisait-on? Quels étaient les jeux des enfants? etc.

Et je découvre un territoire cerné par l’ennemi avec la crainte toujours latente des attaques des Bourguignons dont la frontière avec les Armagnacs passait par Domremy. Ces différentes thématiques mettent en exergue la dimension plus universelle de Jeanne, fille de la frontière, et de sa chevauchée déterminée et courageuse, permettant d’aborder une figure devenue iconique, oscillant sans cesse, au fil des siècles et des multiples récupérations et interprétations de toutes natures, entre mythe et réalité.

Toujours à Domremy, en contrepoint du Centre Johannique, au coeur d’un jardin arboré, la maison natale de Jeanne se visite comme on se recueille dans un lieu de mémoire. Ce vestige historique, n’étant pas un musée, ne présente aucun mobilier, sa nudité en accentue l’austérité et, somme toute, cela convient très justement à son état. Composée de quatre pièces simples et de dimensions modestes, parfois pourvues de cheminées, cette discrète demeure a connu de nombreuses modifications et réaménagements depuis le XVe siècle. Elle se signale au regard par une fenêtre à meneau et un linteau armorié, orné d’un arc en accolade. Acquise par le Conseil Général des Vosges en 1818, elle fit l’objet d’une grande campagne de restauration et fut ouverte au public à partir de 1820.

Franchissant une Meuse troublée, bouillonnante, pour me rendre à Vaucouleurs, je passe non loin du Bois-Chenu, à un bon kilomètre au sud du village de Domremy-la-Pucelle. C’est là sous l’Arbre aux fées que Jeanne s’amusait, y dansant avec ses amies et la jeunesse du coin. Et ce joli épisode nous dit bien la spiritualité de Jeanne coexistant avec des croyances provenant de rites agraires, alliance encore particulièrement courante au XVe siècle. Longtemps la légende tint le lieu, emprunt de son mystère païen, comme celui où Jeanne entendit ses voix, mais celle-ci semble ne jamais avoir vraiment confirmé cette hypothèse. Pourtant, aujourd’hui, une basilique du Bois Chenu, construite de 1881 à 1926, dans un style néo-roman et uniquement dédiée à Jeanne d’Arc, domine toute la plaine et les villages voisins.

Mais reprenant le fil de l’Histoire, je retrouve Jeanne à Vaucouleurs. Investie d’une mission divine, celle de délivrer la France de l’envahisseur anglais et de la rendre à son roi. En 1428, la jeune fille âgée de dix-sept ans sollicite le Sire Robert de Baudricourt, capitaine de la forteresse de Vaucouleurs au nom du Dauphin, et lui mande une escorte pour la mener jusqu’à Chinon auprès de Charles, qui n’est donc pas encore le roi Charles VII dans cette France très occupée par les Anglais, et les Bourguignons soutenant ces derniers.

Mais Baudricourt n’est pas facile à convaincre. Il se méfie des illuminées, des folles dont il en voit des dizaines. Pourtant, cette Jeanne fait les choses un peu différemment des exaltées habituelles, c’est son cousin, un nommé Laxart,- un homme avec la tête sur les épaules pourtant !-, qui lui a présenté et sa demande est bien claire et concrète : une lettre de recommandation et une escorte pour aller rencontrer son souverain sous prétexte de l’amener jusqu’à Reims pour qu’il soit couronné. La mission est ensuite, ou avant ou pendant la route de Chinon à Reims, de bouter les Anglais hors du royaume de France.

Lassée par un second refus du capitaine, Jeanne prend, seule avec son cousin, la route de Chinon. En chemin, elle s’arrête dans l’ermitage de Saint-Nicolas-de-Septfonds et prie devant un grand Christ en bois. Elle en retire la conviction qu’elle ne peut partir sans l’aval de Baudricourt et retourne à Vaucouleurs où des siècles plus tard, une légende nous dit que le crucifié en bois, qui se trouve dorénavant dans le musée municipal de la ville, serait celui devant lequel elle a prié.

Emouvant et foisonnant comme un beau livre des mille et une figures de Jeanne, ce musée de Vaucouleurs, riche de plus de 300 pièces à l’effigie de la jeune fille  – dessins, estampes, cartons de vitraux, tapisseries (de Nany Laury), sculptures en bronze (dont une Jeanne au Sacre de Prosper d’Epinay-1900 grave et profonde…) et affiches interrogent l’imagerie particulièrement abondante que Jeanne, tour à tour vierge, guerrière et martyre, a généré. Source d’inspirations littéraire, historique, religieuse, politique mais aussi publicitaire, Jeanne est littéralement utilisée, récupérée, exploitée, j’irai jusqu’à dire surconsommée, dès le XVIe siècle jusqu’à nos jours, encore…

Un monumental tableau réalisé en 1886 par Jean-Jacques Scherrer et représentant le départ de Jeanne pour Chinon est accessible en visite guidée – que je vous recommande vivement tant Nathalie est une guide passionnée par son sujet !- dans le salon des Mariages de l’Hôtel de Ville.

Robert de Baudricourt met plusieurs mois avant d’être finalement pleinement convaincu par la détermination sans faille de Jeanne. Le 23 février 1429, la jeune fille quitte Vaucouleurs avec une épée forgée tout exprès pour elle par les habitants de Vaucouleurs, une escorte de six cavaliers dont Jean de Metz et une lettre d’accréditation du capitaine et qu’elle remettra au Dauphin dès son arrivée. Elle passe la porte du château, une arcade voûtée surmontée d’un toit s’ouvrant dans les remparts pour permettre l’accès aux routes de France.

Désormais, sur les hauteurs du village, la célèbre Porte, reconstruite vers 1733, domine toute la plaine et ses harmonieuses collines. A ses côtés, un vénérable, un tilleul six fois centenaire dont on dit qu’à ses pieds, Jeanne, juste avant de partir vers son incroyable destin, se serait reposée…

*dans Sang & Roses. Le chant de Jeanne et Gilles de Tom Lanoye

Mon Carnet de Notes

A voir

La Porte de France que Jeanne franchit le 23 février 1429, la Crypte, construite en même temps que la chapelle castrale primitive, où Jeanne se recueillait lors de son séjour à Vaucouleurs et le fameux tilleul…– 7 rue de l’Observatoire – 55140 Vaucouleurs. Accessible 24h/24h.

La basilique du Bois-Chenu ou basilique Sainte-Jeanne-d’Arc – 88630 Domremy-la-Pucelle. Ouvert tous les jours de 9h à 19h.

A Vaucouleurs, tous les trois ans a lieu une fête médiévale avec animations et évocation historique du départ de Jeanne. Soyez attentif au calendrier 2022… – 55140 Vaucouleurs

A visiter

Musée Jehanne d’Arc – Office de Tourisme du Canton de Vaucouleurs – 17 rue Jeanne d’Arc – 55140 Vaucouleurs tel : 03 29 89 51 82 tourisme.cc-cvv@orange.fr www.tourisme-vaucouleurs.fr/decouvrir/patrimoine/musee-jehanne-d-arc et https://musees-meuse.fr/musee-jeanne-darc-vaucouleurs/ Je vous recommande de consulter les pages consacrées à ce musée pour connaître les horaires et journées d’ouverture au moment de votre visite tout particulièrement en cette période complexe où le lieu est uniquement ouvert sur rendez-vous, mais reste ouvert! Une chance!

Maison Natale de Jeanne d’Arc et Centre d’Interprétation « Visages de Jehanne » 2 rue de la Basilique 88630 Domremy-La-Pucelle tel : 03 29 06 95 86. Ouvert de 10h à 13 et de 14h à 17h sauf le mardi en février- mars et du 1er octobre au 15 décembre. Ouvert de 9h30 à 13h et de 14h à 18h sauf le mardi en avril – mai – juin et septembre. Ouvert de 10h à 18h30 tous les jours en juillet et août. Fermeture annuelle du 16 décembre au 31 janvier. Différentes manifestations culturelles à destination d’un public varié ont lieu tout au long de l’année. N’hésitez pas à consulter le site https://maisonjeannedarc.vosges.fr/  maisonjeannedarc@vosges.fr

A lire

La littérature concernant Jeanne d’Arc abonde, le meilleur cohabite avec le pire, je n’ai donc pas volonté à vous donner une liste exhaustive mais simplement quelques titres qui m’ont été bien utiles pour vous écrire ce reportage.

Le Bon Cœur de Michel Bernard. Ed La Table Ronde. Coll. La petite vermillon. Ce beau roman est écrit par un Meusien qui connaît bien sa terre et les gens de son pays. Il arrive à rendre compréhensible la complexité géopolitique de l’époque (un tour de force !), et redonne à chacun des acteurs de cette épopée une dimension humaine et sensible qui disparaît très souvent sous la plume de l’historien ne pouvant se déplacer sur le terrain de l’émotion. C’est une belle entrée en matière, qui donne aussi une vraie présence à la Meuse – fleuve et département – et permet de comprendre en quoi cette terre a, évidemment, marqué la personnalité de Jeanne.

Jeanne d’Arc, histoire et dictionnaire de Philippe Contamine, Olivier Bouzy et Xavier Hélary. Ed. Robert Laffont, coll. Bouquins. Enorme !… Incontournable pour toute personne qui s’intéresse à ce vaste sujet qu’est Jeanne…

La femme au temps des cathédrales de Régine Pernoud. Ed. Le Livre de Poche. Une étude approfondie et captivante qui aborde les différentes activités féminines au cours de la période féodale et met, plus particulièrement, en relief certaines personnalités dont Jeanne, Aliénor, Clotilde…pour mieux nous présenter ce que furent les femmes en ces époques encore méconnues.

Jeanne d’Arc de Jules Michelet. Ed Folio. Pour le plaisir de retrouver la prose passionnée de Jules Michelet… Ce petit livre se lit en quelques heures, à peine, dans un grand vent de lyrisme romantique.

Petite histoire du christianisme de Jean Baubérot. Ed. Librio. Une synthèse plutôt digeste des grands courants de pensée, des évènements et des personnages qui ont marqué l’histoire du christianisme, des origines à nos jours, et ont posé, ainsi, au fil des siècles, les fondements de notre société occidentale et de sa modernité.

A écouter

Le remarquable enregistrement de La Capella Reial de Catalunya Jeanne d’Arc, Batailles & Prisons sous la direction de Jordi Savall, avec la merveilleuse Montserrat Figueras et Louise Moaty dans le rôle de Jeanne. Hespèrion XX et XXI. Magnifique construction musicale et littéraire qui permet d’écouter l’histoire de Jeanne en l’Histoire de France et de (tout) comprendre. Jordi Savall et son ensemble présentent, là encore, un livre/CD particulièrement intelligent, sensible et d’une beauté musicale et artistique nécessaire à l’âme…

Se loger

Vue du Château est un gîte contemporain, élégant et confortable qui offre toutes les commodités d’indépendance d’un appartement où l’on se sent chez soi. 10 place du Fer à Cheval 55200 Commercy Sandrine Raffner tel 06 73 48 23 34 www.lavuedechateau.com

Ce reportage a été réalisé grâce à Meuse Attractivité Centre d’affaires Coeur de Meuse ZID Meuse TGV – 55220 Les Trois Domaines tel : 03 29 45 78 40 www.lameuse.fr #lameuse #MeuseTourisme. Je remercie tout particulièrement Stéphanie Massé, chef du service des sites culturels et chef de projet du nouveau parcours de visite du Centre Johannique de Domremy-la-Pucelle et Nathalie Merlet, excellente guide au Musée Jeanne d’Arc à Vaucouleurs, pour leur accueil.

( Prochain reportage à paraître le 6 mars… Nous irons dans le Perche découvrir le travail de la photographe Carol Descordes et de son époux Sylvain Chériau, antiquaire…)

Vous aimez mon travail ? Permettez-moi de vous prévenir des prochaines parutions.