Rocheuse et arborée, élégamment sinueuse, généreuse et puissante, la vallée de la Creuse a pour particularité et richesse propre d’être un résumé de l’histoire de la peinture du paysage moderne, de la peinture en plein air des années 1830 à 1930 environ. Si ses paysages qui furent spectaculaires en ces années ont profondément changés au fil du siècle précédent, elle conserve un pittoresque savoureux, une authenticité que l’on parcourt avec un véritable plaisir tout en s’offrant le bonheur de découvrir des artistes et une démarche dont Barbizon et Pont-Aven furent longtemps les seuls dépositaires à l’échelle de l’Histoire de la peinture.

En France, l’envie et la possibilité de peindre en plein air naquirent en1830, on appelait pleinairistes ces artistes qui emmenaient un chevalet en extérieur, des tubes de peinture à l’huile – l’une des innovations techniques qui permit d’assouvir cet élan pictural révolutionnaire – et des toiles préparées sur châssis, autre évolution notable apparue dès 1841.

Ce qui est aujourd’hui, somme toute, très banal ne le fût pas en ces belles années du romantisme français. Le principe de peindre un paysage le plus fidèlement possible dans sa vérité naturelle, pure et première sans aucune embellie, sans aucune interprétation, ni invention, de surprendre la nature chez elle, était inconvenant, incongru voire choquant. Tous les artistes ayant l’audace de présenter ce type de nouvelle peinture furent refusés ou recalés au Salon officiel. Ils se nommaient Théodore Rousseau, Camille Corot, Paul Huet, Jean-François Millet et tant d’autres…

Ci-contre : Eugène Alluaud sur le motif. Droits de reproduction Centre d’interprétation des peintres de la vallée de la Creuse – Hôtel Lépinat

La vallée de la Creuse d’Argenton-sur-Creuse à Glénic fut l’un des sites fondamentaux de cette nouvelle démarche artistique, et tout particulièrement les localités de Gargilesse dans l’Indre, de Crozant et de Fresselines dans la Creuse qui nous occupe aujourd’hui. Autour de la rivière de la Creuse et de ses affluents la Petite Creuse et la jolie Sédelle joyeuse et bondissante où se trouve son moulin de la Folie si inspirant, les artistes vinrent de loin pour peindre sur le motif cette nature de landes rocailleuses, minérales, tapissées de bruyères, traversées par des eaux sonores, mugissantes.

Eugène Alluaud – La Sédelle. Musée de Guéret

L’engouement perdura durant un bon siècle voyant succéder au romantisme, l’impressionnisme et le postimpressionnisme avec sa dilution dans différents courants tels le fauvisme, l’expressionnisme etc. Picabia ne viendra-t-il pas en ces lieux, synthétisant son sujet, peindre notamment une Sédelle géométrique d’une audace réjouissante !

Ce fut George Sand, ma chère George qui, tombant amoureuse de la contrée, entraîna à sa suite non seulement Frédéric Chopin, le malheureux si peu disposé aux excursions, son fils Maurice réalisant lui-même quelques dessins de certains emplacements, mais aussi et surtout bien d’autres artistes romantiques qui se délectèrent de ce paysage sauvage et abrupt. Tout enflamme l’imagination, tout serre le cœur… écrit-elle et elle choisit, notamment, de situer l’une des scènes clés de son roman Le péché de Monsieur Antoine, dans les ruines de la forteresse médiévale de Crozant. Tout un long chapitre y fait déambuler ses personnages dans une description très fouillée de l’endroit :

” Les premiers siècles de la féodalité ont vu construire peu de forteresses aussi bien assises que celle de Crozant. La montagne qui la porte tombe à pic de chaque côté, dans deux torrents, la Creuse et la Sédelle, qui se réunissent avec fracas à l’extrémité de la presqu’île, et y entretiennent, en bondissant sur d’énormes blocs de rochers, un mugissement continuel. Les flancs de la montagne sont bizarres et partout hérissés de longues roches grises qui se dressent du fond de l’abîme comme des géants, ou pendent comme des stalactites sur le torrent qu’elles surplombent…” Bien entendu, “rien ne convenait mieux à l’état de (l’)âme (de son héros) que ce site sauvage et ces ruines désolées…” Et de conclure après une longue promenade dans la forteresse avec Emile le jeune héros, “tout cela est d’une désolation si pompeuse et si riche d’accidents que le peintre ne sait où s’arrêter…”

Ci-contre : La Tour du Renard, un dessin de Madeline. Droits de reproduction Centre d’interprétation des peintres de la vallée de la Creuse – Hôtel Lépinat

Découvrant ce panorama sous un plein soleil de printemps, je ne pus nier la beauté de cet éperon granitique sur lequel, en éminence, se détachent les vestiges de la citadelle médiévale, haut lieu des luttes entre Lusignan, Capétiens et Plantagenêt. Même si les arbres, ayant repris le pouvoir sur la roche, ont fortement modifié le point de vue qui était celui des peintres, même si le barrage d’Eguzon a fait remonter le niveau des rivières dès 1926 et qu’ainsi aujourd’hui, l’eau y suit un cours calme et tranquille, l’ensemble de ces modifications apporte douceur et générosité à ce qu’il a perdu de rudesse et, finalement dans son évolution, lui conserve un charme incontestable. Mais vous avouerais-je que je recherchais une émotion…romantique…impressionniste… enfin quelque chose que je ne trouvais pas…

Ce fut quelques heures plus tard, en passant de l’autre côté de la rive, à Saint Plantaire sur le rocher de la Fileuse ou des Fileuses riche en jolies légendes, que je fus véritablement subjuguée… Là, oui, en effet, entre ces masses de granits, sombres, dramatiques, pris d’assaut par les feuillus encore dénudés, la Sédelle et la Creuse se réunissant, denses, bleues, aux milieux des jaunes genêts, cet ancien site du néolithique, classé au titre des Monuments Historiques et du Patrimoine Naturel depuis 1997, m’apparut dans toute sa splendeur… Oui…là soudain, je compris peintres, écrivains, poètes, artistes en un mot, qui subirent l’emprise de cette perspective majestueuse, lumineuse et poétique. Oui, il était naturel que ce territoire donna le nom à une Ecole… L’Ecole de Crozant ainsi nommée en 1864 et qui a pour particularité de se lier à ce paysage et non à une technique.

A Crozant, je poussais la porte du Centre d’interprétation Hôtel Lépinat, situé dans l’ancienne auberge qui accueillait les artistes. Dans une ambiance familiale, festive (les joyeuses séances de Guignol l’attestent !) sans distinction sociale, les artistes y étaient dans un chez-eux-à-Crozant avec notamment leur salle à part pour y serrer leur matériel, travailler, discuter…. Tout a disparu, sauf la grande cheminée de granit de la salle commune, mais, fort heureusement, les témoignages restent à lire et à regarder…

Dans ce Centre d’interprétation, ouvert depuis sept ans, les expositions mêlent le permanent et le temporaire. La thématique annuelle se penche sur une figure précise permettant, de fait, d’approfondir les recherches, et ainsi, nous offre la découverte de chemins de vie, de carrières, d’œuvres souvent méconnus. Cette année, l’exposition sera sur Wynford Dewhurt, un peintre anglais grand admirateur de Monet à qui il dédia son livre « L’impressionnisme, sa genèse, son développement » – ouvrage qui fit d’ailleurs polémique en son temps car émettant une hypothèse très solide sur l’influence directe de peintres tels que Turner et Constable sur l’impressionnisme français.

Une oeuvre de Wynford Dewhurst

L’exposition permanente, quant à elle, permet de comprendre la vie des artistes (le fondamental Eugène Alluaud, le virtuose Paul Madeline, le suédois Allan Osterlind, et tant d’autres…) à la fois dans cet hôtel, mais aussi dans leur lien avec le paysage à portée de leurs pinceaux. Elle présente, par ailleurs, l’étonnante vie touristique de Crozant qui fût habité par nombres  de notables, orné de villas et où l’on voyait de belles dames très élégantes dans les rues, les photos anciennes le prouvent.

Car il faut aussi compter, en ce XIXe siècle, avec la naissance de ce nouvel art. En France, les premiers autochromes, ces clichés en couleurs d’une poésie infinie, sont réalisés dans la vallée de la Creuse. Les photographes sont amis des peintres, tout le monde se côtoie, s’estime, s’apprécie. Les écrivains et les poètes comme Maurice Rollinat n’hésitent pas à les rejoindre formant un foyer d’artistes, cénacle d’intellectuels et de créateurs toujours en quête. L’un de ces artistes, Armand Guillaumin s’y établit définitivement, son buste se trouve derrière l’église du village de Crozant.

Christophe Rameix, éminent spécialiste des peintres de la Creuse, amoureux de cette région qu’il connaît depuis l’enfance, me présenta tout particulièrement ce peintre qui fut un pionnier dans les fondements du mouvement impressionniste marquant profondément nombre d’artistes de cette Ecole de Crozant. Guillaumin fût certainement une étape fondamentale dans cette Ecole, car par son art, il rencontre véritablement la vallée de la Creuse. Son impressionnisme brutal va bien à ce pays rude et coloré. Il le compris et initia le point de départ de l’âge d’or du paysagisme dans la secrète vallée…

(à suivre… Prochain reportage : La secrète vallée de la Creuse-2 : Saisir l’âme d’une terre…le 29 mai)

Mon Carnet de Notes

A voir, à faire, à visiter

La forteresse médiévale de Crozant. Essentiel ! Je vous invite à la découvrir depuis la place Chopeline à Crozant, mais aussi en passant de l’autre côté de la rive. Vous allez en direction de Saint-Plantaire jusqu’au hameau de Saint-Jallet. Tournez à gauche et stationnez au parking Montet, le rocher de la Fileuse est indiquée vers la droite. C’est une jolie et courte promenade. Depuis les hauteurs du rocher, on découvre le confluent de la Creuse et de la Sédelle et en son centre l’éperon rocheux sur lequel trônent les ruines de la forteresse. C’est somptueux ! Place Chopeline -23160 Crozant / Rocher de la fileuse – 39190 Saint-Plantaire

Centre d’interprétation des peintres de la Vallée de la Creuse – Hôtel Lepinat. Ce Centre magnifiquement documenté et qui ne cesse de s’enrichir, retrace l’histoire de la vallée et de ses peintres avec de nombreuses vidéos particulièrement bien faites, courtes, sensibles et vivantes, des tablettes tactiles, des œuvres originales prêtées par des particuliers, des mises en situation dans ses 9 salles. L’exposition 2021 « Wynford Dewhurst un peintre anglais à Crozant 1864-1941 » se déroulera jusqu’au 29 novembre. En 2022, la thématique sera sur la peintre Clémentine Ballot, ce qui permettra d’aborder la question des femmes dans l’art et dans cette Ecole de Crozant. 8 rue Armand Guillaumin – 23160 Crozant. Tel : 05 55 63 01 90 www.hotel-lepinat.com hotel.lepinat@ccpaysdunois.fr

Le buste de Armand Guillaumin, l’un des fondateurs de l’impressionnisme et pilier de l’Ecole de Crozant, se trouve accolé à l’église qui se trouve juste devant la place Chopeline. Eglise Saint-Etienne de Crozant – 23160 Crozant

La Sédelle avec le Moulin de la folie. On y descend par un petit sentier depuis Crozant. A l’Hôtel Lépinat, n’hésitez pas à acquérir un petit carnet d’interprétation qui vous permettra de suivre, ainsi, plus facilement les traces des peintres dans la vallée- 23160 Crozant.

A lire

Impressionnisme et post impressionnismes dans la vallée de la Creuse de Christophe Rameix. Ed. Christian Pinot. Un ouvrage incontournable sur le sujet ! Vendeur d’art, commissaire priseur, Christophe Rameix a littéralement contribué à la redécouverte de l’Ecole de Crozant dont il est devenue le plus éminent spécialiste. Ce livre où les œuvres sont admirablement reproduites est particulièrement exhaustif, tout en étant didactique et très agréable à lire.

Huit jours à Crozant. Texte de Albert Geoffroy et dessins de Emile Humblot. Collection Points d’AEncrage. Ed. E.R.I.C.A 2015. Ce petit ouvrage, initialement paru en 1901, est absolument délicieux. Il retrace le quotidien de ce foyer d’artistes à Crozant. On commence le voyage en prenant le train pour arriver jusque dans la Creuse… Je ne saurai trop vous en recommander sa lecture, c’est un pendant savoureux, presque nécessaire, à l’ouvrage scientifique de Christophe Rameix.

Le Péché de Monsieur Antoine de George Sand – Collection “Le roman populaire du XIXe siècle” Ed AlterEdit. Ce n’est pas le meilleur des “Sand” mais il a pour intérêt premier, ici, pour nous, de choisir la belle vallée de Gargilesse à Crozant et Fresselines pour cadre à cette charmante histoire d’amour sur fond d’idéaux de progrès social chers à l’auteur. Dans ces lignes, un brin poussives il est vrai et n’ayant pas la saveur de ses célèbres romans champêtres, nous nous promenons dans les tableaux des peintres que nous admirons et pouvons, cette fois par les mots, approcher ce qu’était ce paysage au XIXe siècle.

George Sand et la Creuse de Brigitte Rastoueix-Guinot. ed. Le Puy Fraud. Un petit ouvrage, manquant parfois de recul et de précision, mais il reste intéressant pour tracer les grandes lignes de la relation entre George et la Creuse.

Où dormir

Chez Yolande et Marc qui vous accueillent dans l’ancienne demeure du comte de la Jarrige. Les 4 chambres, la suite familiale et le loft à la décoration élégante et contemporaine sont presque tous dans des dépendances au sein d’un jardin vaste et arboré offrant le sentiment du « chez soi » bien reposant. Il est à noté : une belle et grande chambre accessible aux personnes en situation de handicap et une table d’hôtes où Yolande excelle à cuisiner de façon inventive des produits frais et de saison. Domaine de la Jarrige – 5 rue La Jarrige – 23320 Saint Vaury tel : 05 55 41 05 81/06 64 42 70 71 contact@domainedelajarrige.fr https://www.domainedelajarrige.fr

Ce reportage a été réalisé grâce à Tourisme-Creuse. Agence de Développement et de Réservation Touristiques- 9 Avenue Fayolle – 23005 Guéret. www.tourisme-creuse.com.

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