Comme dans un conte, image qui leur va si bien, dans le Perche, bien au chaud, bien cachés, vivent Carol et Sylvain, respectivement photographe et antiquaire. Dans leur maison de bois vêtue, en lisière de forêt, ils trament, chacun dans son atelier, tout un monde féérique qu’ils mettent en scène, ensuite, dans leur boutique-galerie de Mortagne-au-Perche.

Ils chinent ensemble, toujours, avec bonheur. De leurs regards différents et sensibles, ils en retirent une complémentarité particulièrement enrichissante. Ainsi, certains meubles vendus par Sylvain ont été repérés par Carol et souvent Sylvain se saisit de tel ou tel objet qu’il dépose ensuite au bord de l’imaginaire de Carol qui, un jour, c’est sûr en fera une photo. Il y a quelque chose de musical dans l’harmonie qui se dégage de leur collaboration. Quelque chose de l’ordre d’un concerto pour flûte et harpe de Mozart, oui, c’est cela… quelque chose d’une musique de chambre au charme et à la beauté prégnants.

Mais, reprenons à la genèse de leur histoire à chacun. Dans un décor années 50 puis 70 où le formica est roi en compagnie des sièges en osier et du tapis à poil long, Sylvain Chériau grandit dans une famille qui collectionne et adore visiter des musées, des châteaux au moindre temps de loisirs. Cette boulimie de culture lui forge une curiosité de fond et la conscience que chaque milieu est source de richesse.

Un mot revient souvent quand il parle de son enfance et de ses débuts : l’envie, celle de découvrir, celle de faire découvrir, de transmettre, de faire naître. Il fait ainsi le choix d’une double formation en ébénisterie d’art et marqueterie et en design et architecture, puis crée son entreprise de restauration et de création de meubles dans le Perche tout en réalisant des chantiers de décoration d’intérieur pour des particuliers.

Dans son atelier, où il restaure exclusivement les meubles et objets qu’il vend dans sa boutique de Mortagne-au-Perche, ou bien qui sont exposés lors d’installations qu’il réalise avec Carol, j’aperçois un somptueux luminaire tout en coquillages. Le coquillage, c’est le crochet de Sylvain, son tricot. Son inclinaison pour les grottes et les rocailles l’a sensibilisé à la nature si souvent source d’inspiration de l’ornementation du mobilier. La thématique est foisonnante sous l’ère baroque. Et Sylvain en aime la dimension répétitive, mathématique, hypnotique de son utilisation. Déroulant sa pelote de coquilles, il tente de créer un rythme, des rythmes avec ces coques qui viennent de l’hémisphère sud et dont une tonne est stockée dans les coulisses de son atelier.

Dans sa boutique, où l’on retrouve aussi ses créations en coquillages, il expose du design des années 50. Il s’intéresse très tôt au travail de Alvar Alto et à celui de Charles et Ray Eames. Au fil des ans, il s’est constitué un stock de mobiliers Danois haut de gamme qui avoisine audacieusement avec des meubles XVIIe et XVIIIe siècles. Ainsi se côtoient librement et joyeusement un meuble industriel, un meuble de procession de laïque et un fauteuil régence ou une boiserie régence, ou encore un meuble d’ingénieur du XIXe et une console en bois doré. Cette mixité des époques apporte une respiration profondément inspirante, une réelle vitalité dans le rapport aux meubles et à la décoration d’intérieur.

La chaise est probablement le meuble qui le passionne le plus pour la diversité et la création dont elle a, depuis tout temps, fait l’objet. Dans la liste des confessions de l’antiquaire, il m’avoue aimer les périodes de transition, car empreintes des codes anciens, elles amènent pourtant, la nouveauté. Et puis il y a Vermeer… parce qu’il y a toujours un voyage avec Vermeer me dit-il. Un voyage qui inspire incontestablement les scénographies d’intérieur que je retrouve dans la boutique-galerie.

Photo de Carol Descordes

Et parce que la vie aime les clins d’œil, les rires en douce, en miroir, Carol Descordes, de son côté, grandit dans un univers d’antiquités et de peintures puisque ses grand-parents paternels et maternels sont galeristes. Les uns vendent du mobilier XVIIIe, les autres des tableaux de la même époque. Les jeudis de son enfance se vivent au milieu de ce monde d’antan qui lui cisèlent un regard et une intuition spécifiques que l’on retrouve, aujourd’hui, dans son magnifique travail de natures mortes, de “still life”, de vie, encore, toujours en vie, de Vie Tranquille, le titre éponyme de son futur livre, à paraître, qui réunira toutes ces compositions.

Mais avant cela, il y a toute une vie de photographe qui commence alors qu’elle est éducatrice à La Croix-Rouge et qu’elle s’ennuie. Elle devient l’assistante de Jean-François Hamon, photographe culinaire, apprend le métier de A à Z, crée son propre studio, le revend, quitte Paris, s’installe dans le Perche, prend le temps de commencer une œuvre artistique avec un premier livre et ses expositions : mamaison, un voyage en lisière et puis, rencontre Sylvain.

Et du fond de sa mémoire, de ses émotions de l’enfance, un jour lui vient le déclic avec un immense bouquet d’aulx qu’ils ont acheté. Elle le pose sur le plan de travail, le soleil passe dessus et le sculpte, elle fait une rapide photo avec son téléphone portable. “C’est beau mais je peux faire mieux dit-elle à Sylvain, il me faut un studio”. Aussitôt dit, Sylvain lui aménage un espace. Un espace que je qualifierai de lieu de rendez-vous de Carol avec l’essentiel d’elle-même. Dès lors, n’apparaît plus que la quintessence, le vital : la photo, l’art, celui des maîtres Flamands et des peintres du XVIIIe, Chardin en particulier, sa référence, et l’amour.

Une première série, pour laquelle Carol oeuvre, particulièrement, en duo avec Sylvain, va très précisément naître de ce trio fondamental. Une série dense, riche, baroque, impressionnante tant la dimension picturale est présente, la confusion est réelle, l’ambiguïté certaine. Lorsque je vis ces photos, la première fois, je restais ébahie devant l’illusion générée. Sont-ce des photos ou bien des peintures ? Quoiqu’il en soit, c’est somptueux, fastueux, d’une élégance parfaite…

En coulisse, le point de départ de la réalisation d’une image est toujours un objet, mais l’objet inspirant ne fait pas tout et l’image se construit plus ou moins rapidement. Parfois certains articles, comme par exemple, une très belle lampe à huile du XVIe siècle, tardent à trouver leur mise en scène. Dans le cas de cette lampe en particulier, elle attend sa photo, son portrait depuis quatre bonnes années maintenant! Carol tourne autour de sa trouvaille, furette dans sa « caverne », sa réserve où s’accumulent les boites à œufs, les graines, les feuilles, les bouts de branche, de ficelle, les nids d’oiseaux, les bouteilles, les verres, les tissus, les pierres, les papillons, les paniers… rêve beaucoup, déplie un drap damassé, froisse un lin ancien, s’en retourne dans sa bibliothèque, ouvre un livre d’art, réfléchit longuement et note dans ses inséparables carnets tout ce qui lui vient en tête.

Au fil des années, des expositions, des prix, de la vie beaucoup, surtout, l’inspiration de Carol évolue et depuis quelques temps, son travail est marqué par sa fascination pour Morandi et son épure, et par l’univers d’Hammershoi. Ainsi, elle repeint la plupart des objets avec une sorte de patouille faite de plâtre, de pigment et de colle et les dispose sur une longue table en bois dans son atelier. La mise en place des éléments se fait au millimètre et l’éclairage, très simple, recrée, à nouveau, un clair-obscur éminemment pictural. En ces photos, un monde de silence profond, épais, un silence de prières et de douceurs se donne à lire, à ressentir…

Carol et Sylvain, une à deux fois par an, organisent une exposition thématique associant les meubles de Sylvain et les photographies de Carol. Ces expositions nécessitent, au minimum, six mois de préparation entre chine, restauration des meubles et création photographique. Ensemble, ils investissent, réinvestissent, réinventent leur boutique-galerie, en de multiples scénettes où objets, meubles et photos se côtoient, se rencontrent, s’épousent en un équilibre parfois complexe à trouver nécessitant beaucoup de réflexions, de tâtonnements, mais où l’harmonie, toujours, émerge comme un incontournable, une évidence issue de cette vie tranquille, empreinte de grâce, que chaque jour, ils tissent et entretiennent, tous les deux, avec soin.

Mon Carnet de Notes

Un antiquaire et une photographe dans le Perche – 11 place du Général de Gaulle 61400 Mortagne-au-Perche. Tel : 06 79 65 18 36. La boutique-galerie de Carol et Sylvain se trouve en face de la médiathèque, elle est ouverte tous les samedis de 10h à 13h et 15h à 18h ou sur rendez-vous uniquement. https://www.sylvaincheriau.com/

Vous retrouverez l’intégralité du travail de Carol sur son site. https://www.carol-descordes.com/

A lire

Mamaison, un voyage en lisière de Carol Descordes. Tout à la fois, refuge et rêve remontant de l’enfance, la petite maison au cœur de la forêt devient, par le medium photographique, le lieu de l’introspection, de la méditation, jusqu’à la renaissance, jusqu’à la paix qui se renoue de soi à soi… Un très beau voyage, personnel et poétique. A acquérir auprès de l’auteur dans leur boutique ou via son site internet. https://www.carol-descordes.com/

La (presque) véritable histoire de la princesse au petit pois de Carol Descordes. Pour retrouver le conte de Hans Christian Andersen, dans lequel vient s’immiscer le petit pois qui prend vie s’incarne et offre à la princesse une autre vie, un autre chemin…de conscience et d’amour. Comme un descendant d’un film de Cocteau, ce (nouveau) conte de fée pour adultes et en noir et blanc s’achète auprès de l’auteur dans leur boutique ou via son site internet. https://www.carol-descordes.com/

( Prochain reportage à paraître le 20 mars… Je vous emmènerai fêter le printemps au coeur du Loiret dans le bel atelier de la créatrice Sylvie Hartmann…)

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